Cadeau

Un cadeau inattendu

Voici le cadeau dont nous avons tous besoin en ce moment. Un récit touchant, empreint d'amour, de générosité et d'espoir.

Mi-novembre et voilà déjà la neige qui tombe à gros flocons! Je ferme le rideau en soupirant d’exaspération. L’obscurité semble omniprésente. Elle est là, le matin, à mon réveil, elle me suit toute la journée au bureau et lorsque je rentre à la maison, elle est toujours là. Elle semble même envahir mon âme peu à peu. Je sens le poids de la tristesse et de la solitude causé par l’isolement.

Je vis seule depuis cinq ans, depuis le décès de mon père. Il était atteint d’un cancer généralisé et il est venu vivre sa dernière année avec moi. Je suis devenue son aidante naturelle. J’ai eu de l’aide, quand même, mais c’était difficile. Même si nous avons eu des moments riches, j’ai l’impression que mon énergie et ma joie de vivre ont été grugées par sa maladie. De plus, avec la fameuse Covid-19 qui plane au-dessus de la planète, ce n’est plus possible de sortir pour se changer les idées.

J’ai 29 ans et je n’ai toujours pas rencontré l’homme de ma vie. J’ai eu quelques amoureux, mais aucun qui ne m’aie donné envie de bâtir ma vie avec lui. Je ne sais pas ce qui cloche chez moi. J’ai besoin de faire ce que je veux, quand je veux et ce trait de caractère ne plaît pas à tout le monde. Enfin, j’ai bien essayé de plier, de faire des compromis, mais sans succès. En temps normal, je me sens bien seule, mais avec le coronavirus, la situation est différente.

 Je soupire et je me laisse tomber sur mon sofa. Je m’enroule dans mon jeté qui me procure un peu de réconfort. J’allume la télé et zappe les chaînes de nouvelles qui me donnent le cafard. Je tombe sur un spectacle d’humoriste. Je l’écoute un peu, il parvient presque à me faire sourire jusqu’à ce qu’il tombe dans la vulgarité. Je zappe sur une autre chaîne, c’est une émission de variétés. J’écoute un moment, c’est intéressant. Ils parlent d’un couple qui a adopté cinq enfants avec différents handicaps. Les enfants sont avec eux et semblent charmants.

J’aime les enfants. Ma sœur en a trois et j’en raffole. Ils sont adorables et chaque fois que j’ai l’occasion de les garder, je me rends compte que ça me fait un bien fou. Les enfants possèdent en eux une sorte de baume miracle pour l’âme. Au fond de mon cœur, je ressens le désir d’être maman. L’adoption, je ne l’ai jamais envisagée. Pour moi, c’est clair que si j’avais un enfant, j’aimerais le porter. Mais pour ça, ça prend une relation stable avec un homme et ça ne semble pas être pour moi.

L’émission se termine sur une belle photo de famille. Je fixe un petit visage rond aux yeux bridés qui possède un sourire ravageur. C’est clairement un petit garçon trisomique. Mes voisins ont une petite fille trisomique et il m’arrive de la garder pour les dépanner. Je l’aime beaucoup. Elle est âgée de 8 ans et parle très peu. Pas clairement, en tout cas. Mais elle sait bien se faire comprendre. Je souris spontanément en pensant à elle. Pénélope, qu’elle s’appelle. C’est le genre de personne à faire briller le soleil par une journée de pluie. Je pense qu’on a tous besoin d’une Pénélope dans nos vies.

La sonnerie de mon réveil me tire de mon sommeil à 4 heures 30 le lendemain matin. Je saute en bas du lit et cours à la salle de bain. Je suis de garde à l’hôpital aujourd’hui. Une heure plus tard, je sors des vestiaires, lavée, désinfectée et vêtue de mon uniforme anti-Covid. C’est lassant, mais on s’y habitue. Le corps humain est une telle merveille qu’il peut s’adapter à beaucoup de choses.

 Je me rends à la salle de garde, où je consulte le dossier de mes patients. Je salue les autres membres de l’équipe médicale et je souris derrière mon masque. Ils ne semblent pas en meilleure forme que moi. Nous sommes débordés et la lumière au bout du tunnel semble tellement loin qu’elle paraît inaccessible. Mais nous y arriverons, il faut y croire. Il faut croire que dans quelque temps cette maladie traîtresse sera loin derrière nous. La foi déplace des montagnes, alors c’est important de ne pas la perdre de vue. Je me rends compte que lorsque le quart de travail se termine, l’équipe sortante ne plaisante plus, comme elle le faisait avant.

— Hé! Bon travail gang! On ne lâche pas, hein! Reposez-vous bien! leur dis-je pour les encourager.

— Merci, Stella! Bon courage pour cette journée! On a rentré 23 cas ces deux derniers jours, m’annonce Brigitte, l’infirmière en chef.

— Ouf! D’accord! Combien de Covid? demandai-je.

— Treize, dont trois sont partis aux soins intensifs, répond David, un médecin généraliste, comme moi.

— Oh, et une patiente te connaît, elle a demandé si tu étais là, m’informe Brigitte.

Je hausse les sourcils et la regarde d’un air interrogateur.

— Quel est son nom?

— Nancy Laporte, c’est une de tes voisines, je pense. Son dossier est dans la pile. Moi, je rentre dormir un peu! Bonne journée!

Brigitte sort en me faisant un petit signe de la main. Les autres membres de son équipe quittent un à un dès qu’ils terminent leur tâche. À peine cinq minutes plus tard, les membres de l’autre quart de travail arrivent et commencent par tout désinfecter avant de prendre possession des lieux. Une tâche de plus qui s’ajoute à notre quotidien déjà chargé. Des équipes de nettoyage passent aussi, mais pas toujours au bon moment. Ils ont l’hôpital au complet à nettoyer, plusieurs fois par jour.

Je m’assois à un bureau pour prendre connaissance des dossiers de la journée. Bien que je ne veuille pas faire de favoritisme, je cherche malgré moi le dossier de ma voisine. Je trouve que c’est une drôle de coïncidence, car j’ai justement pensé à elle hier soir.

C’est elle qui a une petite fille trisomique. J’espère qu’elle n’a pas contracté le coronavirus, car ce peut être fatal pour sa fille. Je consulte le dossier rapidement et je suis un peu soulagée en le lisant. La patiente est atteinte de maux de ventre intenses, mais rien de contagieux. Elle devra passer plusieurs tests dans la journée. Je passerai la voir assez tôt.

Je commence mes visites matinales par trois patients prêts à sortir. Ça fait toujours du bien de débuter par les bonnes nouvelles. Je passe ensuite à la chambre de Nancy Laporte. Je veux m’assurer de la voir avant qu’elle ne parte pour ses examens. Dès que j’entre dans la chambre, je remarque son visage blafard et ses yeux creusés de cernes profonds. Ce n’est pas bon signe.

— Bonjour Nancy, quelle surprise de te voir ici ce matin!

— Oh! Bonjour, Stella! Je n’étais pas certaine que tu serais là aujourd’hui! Je sais que tu travailles surtout à ton bureau, à la clinique. Ça me rassure de te voir!

— Oui, je suis de garde à l’hôpital une fois ou deux par semaine. Je m’inquiétais quand ma collègue m’a parlé de toi. Qu’est-ce qui se passe? C’est nouveau tes douleurs?

— Non, pas vraiment. Ça fait plusieurs mois que j’ai des crampes dans le ventre, mais là, c’est beaucoup trop intense pour être normal. J’en ai des nausées, explique Nancy.

— Montre-moi à quel endroit exactement sont tes douleurs, lui demandai-je en m’approchant du lit.

Nancy baisse le drap et me trace une ligne sur son côté droit avec sa main. Je fronce les sourcils en palpant délicatement pour ne pas déclencher des crampes. Je sens facilement une bosse dure sous mes doigts. J’essaie de ne pas montrer mon inquiétude. C’est une tumeur. Et elle est énorme! Je ravale difficilement ma salive avant de pouvoir parler. Même avec le temps, je ne m’habitue pas à ce genre de diagnostic.

— Tu n’en as jamais parlé avec ton médecin de famille?

— Oui, mais elle m’a dit que c’était probablement dû à ma ménopause. Si ça amplifiait, elle m’aurait fait passer des tests. Mais les crampes revenaient de temps à autre, pas vraiment plus fortes. Je pensais que ça finirait par s’estomper.

Je lui pose quelques questions sur sa santé en général. Ce qu’elle me dit me rassure un brin. Si elle doit avoir des traitements, elle a de bonnes chances de passer à travers.

— Bon, Nancy, tu vas devoir passer des examens, dont une biopsie sous anesthésie locale. Je sens une bosse dans ton ventre, il va falloir la retirer rapidement. Mais il faut d’abord savoir si c’est cancéreux ou pas, et si c’est étendu ailleurs.

Le visage de mon amie blêmit davantage. Normalement, je lui prendrais la main, mais là je me retiens. Avec toutes les mesures restrictives, j’ai l’impression de perdre mon humanité. Mais l’ordre professionnel l’exige en ces temps de pandémie.

— Je suis désolée, Nancy. Garde courage, tu es entre bonnes mains. Mais le temps presse, je vais demander de préparer le bloc pour demain. Aujourd’hui, tu vas passer plusieurs examens et ensuite tu devras bien te reposer. Il est préférable que tu n’aies pas de visiteurs, lui annonçai-je avec un trémolo dans la voix.

Je pense à sa fille, qui aura de la difficulté à comprendre ce qui arrive à sa maman. Je vois qu’elle y pense aussi. Nos regards se croisent et je sais ce qu’elle veut me demander, sans oser le faire. Je hoche la tête doucement.

— Je passerai voir Pénélope ce soir.

L’émotion la gagne à mes mots et les larmes débordent de ses yeux.

— Merci, parvient-elle à articuler.

— C’est normal, après toutes ces années, je fais presque partie de la famille, non? lui dis-je pour la réconforter.

Je repense à toutes les fois où nous avons soupé ensemble pendant les belles soirées d’été. Nos cours arrière sont divisées par une haie de cèdres dans laquelle nous avons installé une petite arche en bois afin de pouvoir se visiter. C’était surtout pour le plaisir de la petite Pénélope au début, mais nous sommes devenues de véritables amies.

Dès que je parviens à sortir de l’hôpital, je baisse mon masque et je prends de profondes inspirations. J’en emplis mes poumons jusqu’à en ressentir le bienfait tant attendu. J’espère qu’un jour viendra où nous ne devrons plus porter tout cet attirail pour nous protéger les uns des autres. Je regarde ma montre, il est déjà 18 heures. Je dois aller me changer et me désinfecter de la tête aux pieds avant de passer voir mes voisins. Je n’oublie pas ma promesse. J’y ai d’ailleurs pensé une partie de la journée.

Il est presque 19 heures quand je sonne à leur porte. Jean Blondeau, le mari de Nancy, vient m’ouvrir. Son regard s’éclaire lorsqu’il me voit. La gorge me serre, je sais qu’il attend que je lui donne de bonnes nouvelles.

— Bonsoir, Stella, entre. Nous t’attendions. Nancy nous a dit que tu passerais.

— Bonsoir, Jean. Je sais qu’il commence à se faire tard pour Pénélope, mais je n’ai pu me libérer avant, m’excusai-je.

— Ce n’est pas grave, je comprends. Viens, Pénélope est au salon. Elle va être contente de te voir.

La petite fille est bien installée sur le sofa avec ses jouets. Elle nous lance à peine un regard tant elle est concentrée sur son jeu. Son papa lui demande si elle vient me saluer. Elle relève la tête et semble tout juste s’apercevoir de ma présence. Un large sourire s’affiche sur son visage, aussi rayonnant qu’un soleil d’été.

— Tela! Tela! s’exclame-t-elle en venant vers moi en courant.

Je sais que la distanciation sociale est maintenant de mise, mais comment peut-on résister à un tel élan d’amour? Je questionne son père du regard pour savoir comment agir. Il me sourit en haussant les épaules.

— Hé! Salut, Pénélope! Comment vas-tu? demandai-je en me penchant pour la cueillir dans mes bras.

La petite me serre dans un câlin à m’étouffer, mais ça me fait un bien fou. Le pouvoir de l’amour pur, cette petite fille en est imprégnée. Je pense que certaines personnes sont là pour nous redonner le sens des vraies valeurs.

— Mama bobo, me dit-elle en me relâchant.

— Oui, Pénélope, ta maman a mal au ventre. Elle est à l’hôpital.

Je vois ses petits yeux en amande s’embuer, elle me tend un jouet pour détourner l’attention.

— Vion, papa vion…

Je regarde Jean, qui explique qu’il doit partir en avion le lendemain pour un voyage d’affaires. Il ne peut pas reporter. Il allait appeler sa mère pour savoir si elle pouvait garder la fillette.

— Tu pars combien de temps? lui demandai-je. Ta mère ne devrait pas garder en ce moment, tu sais?

— Oui, je sais. Mais je ne peux pas faire autrement, c’est trop à la dernière minute. Je devrais être capable de tout régler en une journée, deux au maximum.

— Je peux m’offrir, je ne travaille pas demain. Et si c’est deux jours, je peux m’organiser, lui dis-je.

Je vois son visage s’éclairer immédiatement. Mon offre semble le soulager.

— Tu es sérieuse? demande-t-il.

— Tout à fait! Je peux garder ici ou chez moi. Pénélope connaît bien ma maison.

— Alors, j’accepte sans hésiter. Merci infiniment! Ça me soulage beaucoup, je ne peux pas la confier à n’importe qui.

Il jette un coup d’œil à sa fille, qui est retournée jouer. Il en profite pour me demander à voix basse.

— Et pour Nancy…

Je prends une profonde inspiration avant de lui répondre.

— C’est clairement une tumeur et c’est sûrement cancéreux. La biopsie va se faire demain matin et il faudra retirer cette masse dans la journée. J’ai fait les démarches nécessaires.

Le visage de Jean blêmit, il tombe assis dans un fauteuil en se prenant la tête entre les mains.

— Oh, mon Dieu! Pauvre Nancy, je ne pensais pas que c’était aussi grave. Elle ne se plaint jamais. Et comment je vais faire avec Pénélope? Je n’arriverai pas à tout gérer seul.

— Je sais que ton travail te demande beaucoup de disponibilité, mais tu devras demander à réduire ton temps pour un moment, je pense. Et je vais m’informer de mon côté. Il y a plusieurs étudiants en éducation spécialisée qui cherchent des emplois à temps partiel.

— Oh merci, Stella! Je ne peux vraiment pas annuler ce voyage, il n’y a que moi qui connais le programme, explique-t-il d’un ton las. Je voudrais être là pour Nancy!

— Écoute, tu ne pourrais pas être auprès d’elle de toute façon. Avec la Covid, les accompagnateurs sont interdits, sauf dans certains cas. Et de mon côté, ça va me faire du bien de passer du temps avec Pénélope. C’est mon rayon de soleil de ces temps-ci, le rassurai-je.

Il me regarde avec les yeux embués de larmes contenues.

— Ce que tu dis me fait vraiment du bien. Merci d’être là.

— Tu veux que je m’occupe de mettre Pénélope au lit? Comme ça tu pourrais en profiter pour téléphoner à Nancy.

Jean accepte ma proposition avec reconnaissance. C’est toujours un plaisir de pouvoir aider.

Lorsque Jean vient nous rejoindre, sa fille est couchée et presque endormie. Elle ouvre un œil, juste assez pour voir son papa et vouloir un câlin. Jean la serre contre lui en l’embrassant sur le front.

— Ça c’est de moi, et ça c’est de maman. Elle a demandé que je t’embrasse très fort pour elle.

— Mama maison? demande-t-elle avec espoir.

— Non, pas encore. Bientôt. Maintenant il faut dormir et demain tu iras voir tes amis à l’école.

Jean la serre encore un moment avant de lui souhaiter bonne nuit et de ressortir de la chambre. Je reste avec la fillette jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Je sais que Nancy a l’habitude de le faire. Ça sécurise Pénélope et lui permet de faire de belles nuits. Ce sont des enfants qui ont davantage besoin de se sentir rassurés.

Je rentre chez moi en promettant à Jean de revenir le lendemain matin. Il me remercie encore et je sens qu’il est vraiment ébranlé par cette situation. On dirait que parfois, quand les épreuves arrivent dans une famille, c’est par série. Une après l’autre. Pour ma part, j’ai pris l’habitude de prier avant de m’endormir. Je demande la protection divine sur ma famille et sur moi. Ce soir, sans me douter pourquoi, j’inclus Pénélope.

Le lendemain soir, je suis assise dans le salon de mes voisins avec la fillette, qui regarde son émission favorite. Elle est allée à l’école comme d’habitude, puis c’est moi qui l’attendais à sa sortie de l’autobus. Elle a bien réagi, c’est une enfant au caractère facile. Nous avons soupé et elle a parlé sans arrêt. C’est dommage que je ne comprenne pas tout ce qu’elle veut me dire. Bien que ses parents travaillent avec elle et l’orthophoniste depuis longtemps, le langage est toujours difficile pour elle. Mais Pénélope veut tellement communiquer que je suis certaine qu’elle va finir par être de mieux en mieux comprise.

Je consulte mon téléphone. Jean doit m’appeler pour avoir des nouvelles. Je m’assure que la sonnerie est bien active et je m’inquiète qu’il ne l’ait pas encore fait. Il sait pourtant que c’est bientôt l’heure de coucher Pénélope. Je regarde un moment le fil d’actualités et une manchette me frappe de plein fouet. Sur le site de TVA Nouvelles, je vois qu’un avion d’Air Canada a eu des problèmes techniques et a dû se poser d’urgence. Plusieurs personnes seraient décédées dans l’accident qui a suivi. J’ouvre la bouche en un cri silencieux. Oh merde! Je pense que c’est le vol que devait prendre Jean! Voilà pourquoi je n’ai pas de nouvelles! J’inspire profondément pour me calmer. Je ne dois surtout pas alarmer Pénélope avant qu’elle n’aille dormir.

Je passe un moment à câliner la fillette avant qu’elle ne se couche. Elle s’endort rapidement et j’ouvre aussitôt la télévision sur la chaîne de nouvelles. C’est rare, mais là, je veux vraiment savoir ce qui s’est passé. Les passagers sont tous sortis, les morts comme les vivants. Si Jean était correct, il aurait appelé.

J’inspire et j’expire pour calmer les battements de mon cœur et éviter une crise de panique. Qu’est-ce que je fais? Selon l’endroit où a eu lieu l’accident, je sais quels hôpitaux se situent à proximité. Je pense qu’il est trop tôt pour avoir des informations. Ce doit être la cohue dans les urgences. Je vais téléphoner plus tard. Grâce à mon statut de médecin, je devrais pouvoir obtenir des renseignements.

Je m’installe dans la chambre d’amis avec le téléphone près de la tête du lit pour être certaine de l’entendre s’il sonne. Je laisse la porte ouverte pour entendre Pénélope si elle se réveille. Puis, je me couche en sachant que je ne peux rien faire de plus pour le moment. Ma formation de médecin m’a donné cette faculté d’accepter les situations que je ne peux changer et de prendre du repos quand j’en ai la possibilité. Je remets tout entre les mains de Dieu, puis je m’endors rapidement.

Je me réveille en sursaut à 4 heures du matin. Je prends quelques secondes à me souvenir de l’endroit où je me trouve. Puis, je me lève d’un bond pour aller vérifier que Pénélope va bien. Je pousse un soupir de soulagement en la voyant dans son lit. Elle dort paisiblement. Je sors sur la pointe des pieds et je retourne dans la chambre d’amis avec mon téléphone. Je n’ai eu aucun message. Je trouve les numéros de téléphone des deux hôpitaux les plus près du lieu de l’accident. Je rejoins l’urgence du premier, où on me dit qu’ils ont eu beaucoup de blessés, mais les plus graves ont été conduits à un autre endroit. J’appelle aussitôt l’hôpital mentionné et après qu’ils aient vérifié mon identité, ils me confirment qu’un certain Jean Blondeau fait partie des victimes de l’accident d’avion. Il est mort sur le coup, apparemment. On me demande de ne pas ébruiter l’affaire tant que les policiers n’ont pas terminé l’inspection. Les familles n’ont pas encore été contactées. Je les remercie et je coupe la communication dans un état second. Je n’arrive pas à croire que Jean ne reviendra pas. Les larmes me montent aux yeux lorsque je pense à Nancy, qui vient d’apprendre qu’elle a un cancer. Que va-t-il arriver à la petite Pénélope?

Le plus urgent et le plus difficile est d’aller parler à Nancy. Je reporte mes rendez-vous de la journée. Heureusement, Pénélope a de l’école ce matin. Je vais avoir du temps pour m’organiser. En regardant la fillette déjeuner, j’ai pris la décision d’épauler Nancy. Elle a besoin de quelqu’un qui connaisse bien la petite. Jean et Nancy n’ont pas de frères et sœurs. À part leurs parents, et quelques gardiennes de temps à autre, personne ne s’est vraiment déjà occupé de Pénélope. Je pense être la personne la plus près d’elle et j’ai envie de le rester. Je ne veux pas qu’elle soit placée quelque part, je sais que ses parents ne veulent pas ça pour elle. Avant d’entrer dans l’hôpital pour aller voir Nancy, je m’arrête et lève les yeux vers le ciel. « Oh Seigneur, quelle épreuve pour cette famille! Pourquoi eux? » demandai-je. De gros nuages gris porteurs de neige sont là. Noël arrive dans moins d’un mois. L’ambiance n’est vraiment pas là cette année et c’est sur la terre entière. Nous avons réellement besoin de l’intervention divine. J’espère un signe qui me montre que je prends la bonne décision en voulant m’occuper de Pénélope pendant que sa mère traite son cancer. Je sais que ça implique beaucoup de responsabilités, mais je pense que je suis prête à les assumer pour les aider. C’est mettre en action les paroles de Jésus, d’aider la veuve et l’orphelin.

Je sors de l’hôpital quelques heures plus tard. La pauvre Nancy est démolie. Les larmes que je suis parvenue à retenir devant elle inondent à présent mes joues. C’est le déluge. J’éclate en sanglots devant mon auto, j’arrache mon masque d’un geste rageur. « Mais pourquoi? Oh, Seigneur, pourquoi? »

— Madame, est-ce que je peux vous aider? demande un passant en s’arrêtant près de moi.

Je secoue la tête et lève mes yeux humides vers lui.

— Je ne pense pas que vous puissiez faire quoi que ce soit, mais merci.

— Laissez-moi vous offrir un café. Je ne peux pas vous laisser conduire dans cet état.

Il m’indique l’hôpital de la main. Évidemment, aucun restaurant n’est ouvert pour pouvoir discuter tranquillement. Je le suis jusqu’à la cafétéria de l’hôpital. Bien sûr, nous ne pouvons pas rester là, mais nous trouvons des bancs le long d’un couloir et nous nous assoyons. Sa bienveillance me touche profondément. Je lui raconte la situation et il est ému de compassion à son tour. Il me dit qu’il travaille comme intervenant au bureau de l’adoption et que des cas malheureux, il en voit souvent. Des enfants qui perdent subitement leurs parents, ce n’est pas rare. Il me dit que le plus facile pour l’enfant dans ce temps-là, c’est lorsqu’un proche ou un membre de la famille désire l’adopter. C’est plus rassurant pour eux. C’est bien ce que je pensais aussi, c’est la raison qui me pousse à m’occuper de Pénélope. J’ai assuré à Nancy que je m’en occuperais jusqu’à ce qu’elle aille mieux.

Nous discutons encore un moment. Cette rencontre me fait un bien fou. On dirait que cet homme a été dirigé vers moi. Ça me montre que donner du temps à une personne dans la détresse est important. Je le remercie pour cette attention. Il sourit sous son masque et me raccompagne à ma voiture. Il me donne son numéro de téléphone, au cas où j’aurais besoin d’informations ou simplement de parler. Quel homme sympathique! Et en plus, il est bien mignon. Je me demande s’il est libre…

Pendant les deux semaines qui suivent, Pénélope et moi cohabitons dans nos deux maisons. Nous mangeons chez moi et dormons chez elle. Je sais que c’est plus facile pour elle de demeurer dans sa chambre et son lit. Elle est courageuse. J’ai dû lui apprendre la mort de son papa. Elle a pris quelques jours avant de comprendre qu’il ne reviendrait plus. Elle a déjà vécu la mort d’un chien, alors elle sait un peu ce qu’est la mort. Je l’ai emmenée seulement deux fois à l’hôpital, car les visites sont interdites. Mais étant donné la situation, j’ai eu droit à une exception. Pénélope a déjà été hospitalisée, alors elle comprend que sa maman est malade. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle est très malade. Son cancer est généralisé et avec l’annonce du décès de son mari, Nancy ne semble plus avoir le courage de lutter.

Le mois de décembre arrive et pour nous remonter un peu le moral, je décide de commencer l’installation des décorations de Noël. Pénélope est enchantée, son sourire lumineux revient de plus en plus souvent. Elle a l’énorme qualité de vivre le moment présent. Elle ne s’inquiète pas du lendemain et elle semble bien avec moi. J’essaie de ne pas trop m’inquiéter non plus, mais je doute maintenant du retour de Nancy. La grand-mère de Pénélope est venue la voir à quelques reprises malgré l’interdiction de visite. Je pense qu’il faut être humain avant tout. Avec toutes ces épreuves qui leur tombent dessus, elles ont toutes les deux besoin de réconfort. Je mets un CD de Alain François et nous dansons gaiement tout en décorant le sapin. Nous décorons les deux maisons pour garder espoir.

Je rends régulièrement visite à Nancy et j’y amène Pénélope au moins une fois par semaine. Trois semaines ont passé déjà depuis le début de ses traitements. Un matin, lorsque j’entre dans sa chambre, je la trouve en pleurs. Je cours à ses côtés. Elle me raconte que le médecin lui a annoncé que son cancer est irréversible. Le traitement ne répond pas. Elle me dit avoir réfléchi toute la nuit et qu’elle aimerait que j’adopte Pénélope. Je lui avoue que j’y ai pensé aussi.

— Merci, Stella, si tu savais comme tu me soulages! Je ne veux pas partir en ne sachant pas ce qui va lui arriver. Mais je sais qu’avec toi, elle sera bien. Elle l’est déjà d’ailleurs, j’ai vu votre lien lors de votre dernière visite. Crois-moi, j’en suis heureuse, me dit-elle, avant de fondre de nouveau en larmes.

— Pénélope est une petite fille merveilleuse et peu importe ce qui arrive, je ne la laisserai pas oublier le souvenir de ses parents. Vous lui avez donné la force pour qu’elle développe pleinement ses capacités et je continuerai, je te le promets. Je vais m’occuper des démarches, ne t’inquiète de rien.

Les larmes roulent sur mes joues à mon tour. Je reste un long moment à discuter avec elle et à tenter de la réconforter. Elle sera transférée dans un centre pour personnes en fin de vie. Quel coup dur! Mais je sens qu’elle a abandonné le combat pour suivre son mari. Peut-être que si je n’avais pas été là, elle se serait battue pour sa fille. Je ne sais pas. Je suis médecin et je sais que le psychique et le physique d’un patient sont reliés. J’ai vu des personnes se relever d’une maladie par la seule force de leur volonté et j’en ai vu d’autres qui avaient toutes les chances de s’en sortir mourir subitement.

Je prends donc contact avec l’homme qui m’avait réconforté dans le stationnement de l’hôpital. J’ai gardé sa carte, au cas où. Il s’appelle Frédérick Boulé. Il me donne rendez-vous au centre d’adoption dans la journée. Il m’assure que ce sera assez simple si la mère peut signer son consentement à l’adoption. Il se rendra à l’hôpital pour tout lui expliquer et lui faire signer les documents. Je ne peux pas être présente à cette rencontre, car il doit s’assurer que la mère donne librement son accord. Il doit aussi enquêter sur moi afin de vérifier que je n’ai pas d’antécédents judiciaires.

Deux semaines plus tard, je suis à mon bureau, à la clinique, lorsque je reçois un appel de Nancy. J’ai demandé à ma secrétaire de me la passer immédiatement lorsqu’elle téléphone.

— C’est fait, Stella, je ne pourrai jamais assez te remercier. Ça me soulage infiniment, me dit-elle, la voix chargée d’émotion.

— Merci à toi de me faire autant confiance. Je sais que Pénélope est ce que tu as de plus précieux sur cette terre. Je te promets de toujours prendre soin d’elle, lui assurai-je en retenant mes larmes.

C’est le 18 décembre que je deviens officiellement responsable de Pénélope. Je sais que je ne pourrai jamais remplacer sa maman et je veillerai d’ailleurs à ce qu’elle ne l’oublie pas. Après l’adoption officielle, Nancy cesse de lutter complètement. Son corps rejette les traitements et son combat se termine le 23 décembre. Je prends un mois de congé afin de rester avec Pénélope et l’aider à vivre ses deuils. En deux mois, elle a perdu ses deux parents. Quelle épreuve épouvantable!

Le jour de Noël arrive et lorsque Pénélope se lève, son visage s’illumine devant tous les cadeaux. J’avoue que je l’ai beaucoup choyée dans l’espoir de lui donner un beau Noël, malgré la situation. J’ai invité ses grands-parents pour le repas du midi. C’est important qu’elle garde le lien avec eux. Je m’assois avec la fillette devant le sapin et la crèche qui repose au bas. Mon cœur se gonfle d’émotion. C’est ma fille, désormais. L’espoir, cet espoir que je pensais avoir perdu, renaît au fond de mon cœur. Je remercie le Seigneur de m’avoir donné ce que mon cœur désirait réellement, un enfant. Je ne connais pas l’avenir, mais je crois que là-haut, quelqu’un veillera sur nous.

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