Sur le long chemin

Falk pivota quelques fois, revint sur ses pas et effectua un bref tour d’horizon, puis un autre. Elle n’était plus là. Il l’appela. Rien. Plus rien… Que le bruit du vent qui sifflait de plus en plus fort, à en glacer le sang. Un son ahurissant qui puisait sa force brute et maléfique directement dans les abîmes de l’épouvante. Et comme pour se faire l’écho du vent, la brunante, fourbe, s’accompagnait subtilement des premiers instants d’une tempête qui s’annonçait cinglante.

                Haletant, Falk commençait à sentir la panique raidir ses membres et ses pensées, tel un poison mortel qui sinue tranquillement dans les veines de sa victime. Son visage s’empourprait, et son regard s’embuait de larmes qui se figeaient aussitôt, fouettées par le vent glacial.

                La tempête, forte et pleine, maintenant devenue son ennemi juré, le guidait vers une mort certaine. Mais la douleur omniprésente n’avait d’égal que l’éveil de l’esprit du garçonnet.

                Depuis la mort successive de ses parents, une porte vers un autre monde s’était ouverte. Parfois, dans des moments de solitude et de désespoir, Falk croyait entendre la voix de ses parents qui lui chuchotaient des douces paroles à travers les nuages effilochés de la nuit. La cruauté de la vie avait quand même cru bon laisser à l’enfant une écoute, un portail, vers cet autre monde.

                Le monde des esprits, des vœux secrets, de la magie et de l’irréel.

                Calmement, Falk reprit son souffle, abandonna tout espoir de vision au travers du blizzard et se concentra. D’instinct, il se persuada que sa seule chance de survie se trouvait dans les limbes flous d’un voyage intérieur. Mais il devait faire vite. Il ne sentait presque plus ses jambes et allait encore devoir marcher avant de trouver refuge. Puis soudain, tel le premier souffle d’un nouveau-né, il entendit… des voix… Une seule, puis tout un chœur dont le son était étranger à ses oreilles.

                Nullement apeuré et bien conscient qu’il ne s’agissait pas, cette fois-ci, de la voix de ses parents, il se sentait en confiance. D’une clameur diffuse, le chant du chœur commençait à se préciser. C’étaient des voix d’enfants. Pourtant distantes, elles se voulaient réconfortantes. Les voix l’appelaient.

                Elles l’appelaient d’outre-tombe.

                Falk en était sûr, car il s’agissait des seules voix que son esprit d’enfant abandonné et malaimé lui permettait d’entendre depuis la mort de ses parents.

                Falk fut pris d’envie de suivre le chant du chœur. Il se remit en route, péniblement. De son bras raide, il crut bon braver la tempête en protégeant son regard du vent qui lui lacérait le visage. Il avançait pas à pas, contre le blizzard, jusqu’à ce qu’il aperçoive une vaste étendue noire qui se dessinait devant lui à travers les sifflements ahurissants du vent. C’était une forêt, une forêt qu’il n’avait jamais vue auparavant. Elle se dressait là fière, dense et infinie. Falk aurait dû être terrifié, pris de panique, mais les voix du chœur se faisaient rassurantes et l’appelaient de plus belle. L’enfant devenait de plus en plus enjôlé par les arbres enveloppants de cette étendue d’une impénétrabilité vert-noir.

                Il s’approcha. L’odeur fraîche et vivifiante de la résine des conifères s’infiltrait dans ses narines endolories et gercées par le froid. Tout doucement, la forêt se scinda dans un bruissement feutré, pour faire place à un sentier de neige. Falk y fit un pas hésitant, puis, comme par magie, la tempête se tut, comme bâillonnée par une entité de velours et d’aiguilles beaucoup trop forte pour elle. Falk avait trouvé refuge.

                Ébahi, il fit volte-face pour regarder l’orée à peine refermée. Les branches d’arbres s’entrelaçaient minutieusement comme si elles l’avaient été depuis la nuit des temps. Plus loin, il pouvait encore entendre les mugissements de la tempête, mais cela ne le concernait plus. Il savait d’ores et déjà qu’il ne luttait plus pour sa survie. Le silence enveloppant de la forêt le lui avait prouvé. Encore haletant et retrouvant peu à peu son calme, il se remit en marche, toujours à l’écoute du chœur.

                Depuis que les voix ne se mêlaient plus aux rafales, et que Falk était parvenu à retrouver quelque peu ses esprits, celui-ci pouvait dorénavant percevoir la nature de l’appel. Il s’agissait d’une comptine :

Pris au piège, tel un malsain sortilège

Par la main d’une marâtre qui a souhaité notre départ

D’amour privés nous avons été oubliés

Dans la forêt sans issue, la mort nous est venue

Depuis ce jour nous tentons de sauver avec amour

Du gouffre de la cruauté l’enfant au destin bafoué

Suis la ritournelle de notre savoir et une lueur tu sauras voir

                La solitude et la fatigue commençaient à gagner le cœur de Falk, et il pressa la pas. Presque hypnotisé, il sentait l’appel des enfants se faire l’écho de ses propres pensées. Bientôt, il n’entendrait plus que leur ritournelle. Il ignorait pourquoi, mais il devait trouver cette lueur. Sans elle, il sombrerait dans les abîmes de la mort, voué au même destin tragique que tous ces enfants abandonnés au milieu du labyrinthe des arbres. Mais pourquoi lui? Pourquoi des jeunes âmes perdues lui tendaient-elles la main? Falk l’ignorait, sans doute était-il le premier à pouvoir tout simplement les entendre.

                L’espace d’un instant, à contrecœur, il se trouva presque reconnaissant de la mort de ses parents chéris qui, par leurs appels d’outre-tombe, avaient réussi à ouvrir ce portail dans son jeune esprit malléable.

                Puis au loin, un arbre. Grand, fort et d’un vert presque noir.

                Vis à vis, dans le ciel vide, se trouvait une étoile. Petite, faible et d’une lumière d’un blanc immaculé.

                L’appel des enfants se faisait de plus en plus insistant. Plus Falk s’approchait de l’arbre, plus la lumière de l’étoile semblait descendre vers la Terre pour envelopper chaque branche jusqu’à ce que l’arbre soit complètement illuminé. Mille bougies n’auraient pu agrémenter davantage le majestueux conifère. Falk se tenait maintenant tout près de l’arbre. En commençant par la cime, Falk admira les milliers d’aiguilles chatoyantes qui semblaient danser dans la lumière, puis, au pied de l’arbre, enchâssée dans un écrin de glace et de roche : la lueur.

                Le ravissement de l’enfant était à son comble. Il n’avait jamais rien vu de tel. Une lumière froide et douce à la fois. Falk s’agenouilla près de l’arbre et approcha ses petites mains afin de saisir la lueur. La douceur enveloppante de la lueur le transporta immédiatement dans un état de pure félicité. Il se sentait bercé par un halo réconfortant et ne résista point au sommeil qui ramollissait tranquillement son petit corps épuisé. Falk s’endormit, lové autour de la lueur qu’il tenait tendrement entre ses mains.

                Dans le plus grand silence, la lueur se mit à se contracter doucement, synchronisée aux respirations profondes de l’enfant endormi. La lueur vivait, et plus elle se contractait, plus elle rapetissait, jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement. La pureté de l’esprit de cet enfant avait, d’emblée, absorbé l’essence lumineuse, comme une osmose parfaite entre deux entités qu’une force d’attraction magique attirait depuis toujours. La lueur ferait à jamais partie de Falk, et Falk, de la lueur. Puis, comme par magie, les joues de l’enfant assoupi se rosirent délicatement, telle une fleur qui éclot au printemps, et sa chevelure blonde se colora d’un blanc satiné et chatoyant.

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