Rouge Noël
24 décembre, veille de Noël. Il neige sur la ville. Trois âmes troublées se croisent lors de cette nuit qui changera leur vie.

Note de l’auteur : Je tiens à remercier M. Al Leclerc pour sa précieuse collaboration dans la correction et l’édition de cette nouvelle. Si vous aimez la nouvelle, c’est grâce à lui. Sinon, la faute est entièrement la mienne. Bonne lecture!

Bon, là, j’en ai assez. Enough.

Ça doit faire vingt fois que je feuillette cette revue d’une couverture à l’autre. Mon divan en cuir italien a beau être hyper confo, n’empêche que je commence à avoir hâte que mon invité se pointe.

J’ai hâte de voir de quoi il a l’air. Je file pour un beau blond aux yeux bleus, avec des grandes mains et des belles fesses.

Ce serait un beau cadeau de Noël, que je mérite bien. En plus, ça m’éviterait de penser au souper chez ma mère, demain. Passer la soirée à me faire chier par elle et son chum du moment me tente comme un traitement de canal.

Les aiguilles de l’horloge n’avancent pas vite. Sûrement parce que ça fait 126 fois que tu les regardes en deux minutes, la grande.

Je prends ma coupe et cale la goutte qui reste au fond. Refill!

Du frigo de ma cuisine fraîchement rénovée, je sors la bouteille de Chardonnay. Il en reste à peine un verre. Ça va aller, il y en a une autre au frais. Je suis prévoyante, après tout.

Ma main tremble quand je verse le vin. Le comptoir en reçoit quelques gorgées.

Câline, fille, qu’est-ce qui se passe avec toi? T’as plus seize ans!

Tiens, il neige. Les flocons tourbillonnent, poussés par le vent nordique qui nous gèle le cul. Mais au moins, on va avoir un Noël blanc!

Le tintement de la cloche de l’ascenseur me tire de mes rêveries. Enfin!

Je me regarde devant le miroir pour m’assurer que tout est bien en place. J’ai mis mon déshabillé rouge, celui que je réserve aux nouveaux. Je sais que ça les fait capoter. C’est pas mêlant, ils ont l’air d’un lion affamé qui aperçoit un troupeau d’antilopes boiteuses. Quand ils reviennent, ils me demandent de le remettre.

J’entends des pas s’approcher de la porte. Le bruit s’arrête une fraction de seconde avant que l’on cogne.

J’inspire profondément et j’ouvre.

* * *

« On a eu une belle année, Mathieu. Des petits pépins ici et là, mais c’est inévitable. »

Vito Di Melo, Sicilien de soixante-sept ans né à Montréal de parents ayant fui Mussolini, sirotait un verre de grappa.

Assis devant lui, Mathieu Patriquin, un costaud policier de quarante-cinq ans, sourit et porta son verre à ses lèvres.

« Mathieu, je t’ai déjà parlé d’oncle Carmine, de Palerme? Celui avec la jambe de bois? »

De la cuisine, où elle terminait sa routine de fermeture, Alberta Di Melo s’écria :

« Vito! Tu la racontes à tout le monde. Vieux radoteux! »

La femme, aussi large que haute, sortit de la cuisine en retirant son tablier. Elle tira une chaise et s’installa près des deux hommes.

« Pardonne-lui, Mathieu. Mon Vito, il radote depuis qu’il a la couche aux fesses. »

Le flic s’esclaffa.

« Tant qu’il n’oublie pas sa recette de veau parmigiana. »

Il saisit la bouteille et remplit les trois verres, souleva le sien.

« À la santé d’un couple magnifique et du meilleur resto à Montréal. Joyeux Noël! »

Ils cognèrent leurs verres au-dessus de la table et burent.

Mathieu regarda sa montre et soupira bruyamment.

« Je dois y aller. » Il se leva, enfila son Kanuk. « Vous devriez rentrer vous aussi, pour voir ce que Babbo Natale vous a laissé. »

Vito et sa femme rirent et se levèrent. Mathieu enlaça la femme. Pendant ce temps, Vito passa derrière la caisse, saisit un sac-cadeau qu’il tendit au policier.

« Buon natale. De notre famille à la tienne. Nous apprécions ce que tu fais pour nous. Passe nos meilleurs vœux à Monsieur Kingston et à sa famille, capice? »

Mathieu prit soin de ne pas regarder à l’intérieur du sac. Inutile d’insulter le restaurateur.

« Grazie mille, Signore, Signora. »

Les hommes échangèrent une poignée de main, puis Mathieu sortit dans le froid.

À l’intersection, il aperçut Mario, un sans-abri qu’il connaissait bien. 

« Joyeux Noël, monsieur l’agent, » fit l’homme en lui envoyant son plus beau sourire édenté. « T’as-tu été gentil? » 

Mathieu porta une main dans le sac-cadeau et en dégagea une bouteille de vin rouge italien.

« Je suis toujours un ange, moi. » Il lui remit la bouteille. « Joyeux Noël, Mario. »

Pendant que l’homme cajolait son précieux, Mathieu reprit sa marche vers son auto-patrouille.

Il se glissa derrière le volant et s’empressa de faire ronronner le moteur. Pendant que l’habitacle se réchauffait, il fouilla dans le sac et trouva deux épaisses liasses de billets. Il les compta rapidement et les glissa dans son manteau, satisfait.

L’horloge indiquait 22 heures. Il allait devoir se dépêcher s’il voulait avoir le temps de tout faire avant sa « messe » de minuit.

* * *

J’aurais aimé me voir la face. Mon expression trahissait probablement ma surprise et ma joie.

Les mains nouées derrière le dos, l’homme se tient bien droit, les épaules reculées et le torse bombé. Il fait plus de six pieds. Parfait, j’adore les grands.

Il me sourit, ses lèvres pulpeuses entrouvertes dévoilant deux parfaites rangées de dents couleur ivoire. Il porte un pardessus en laine beige, un foulard bleu marine noué autour du cou.

Quelle élégance. Ça fait changement des cochons avec leurs jeans crottés et leurs camisoles trouées.

« Salut, » balbutié-je. « C’est Maxime, right? Entre. »

Quand il passe près de moi, je hume son parfum. Acqua di Gio. Une odeur fraîche et titillante qui fait ressurgir moult souvenirs, tant bons que mauvais.

Maxime retire son pardessus et son foulard. Je les prends, les accroche sur la patère.

Je le regarde encore.

Là, je dois avoir l’air conne. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles, les yeux ronds, comme un adolescent qui voit sa première paire de boules.

Il est tiré à quatre épingles. Sous un veston noir taillé sur mesure, qui met en évidence sa silhouette en V, une chemise blanche, sans plis, et une cravate noire nouée par des mains expertes.

Je peux vous dire, par expérience, que d’habitude, les hommes qui accordent autant d’importance à leur apparence sont d’excellents amants. Ça promet!

En passant près de lui, je laisse mes doigts traîner le long de son biceps gonflé. Je le sens se crisper. J’essaie de croiser son regard, mais il m’évite.

Pauvre gars, comment vas-tu réagir quand je vais vraiment te toucher?

« Tu peux t’asseoir, Maxime, » dis-je en indiquant le divan. « Je te sers un verre? »

« Max, » réplique-t-il. « Appelle-moi Max. »

« Veux-tu quelque chose à boire, Max? »

Il secoue la tête. « As-tu du Perrier? »

Du Perrier? Tu me prends pour qui?

La bouteille est juste là. En arrière du restant de pâté chinois. Faudrait bien que je le mange, d’ailleurs, avant qu’il sorte du frigo tout seul. Je vais sûrement avoir un petit creux après notre séance…

Verre, glace, Perrier. J’ouvre l’autre bouteille de vin.

« Merci, » dit Maxime lorsque je le rejoins dans le boudoir. « C’est bien décoré. »

Tiens, c’est une drôle de pickup line, ça. C’est rare qu’un homme remarque la décoration.

« T’aimes ça? » dis-je en posant une main sur son épaule. « J’ai copié ce que j’ai vu à la télé. »

Maxime se racle la gorge, prend une gorgée d’eau.

« Ça te dérange si on ne fait que discuter? » dit-il.

Merde. T’es pas sérieux? Pis mon cadeau de Noël, lui?

« Comme tu veux, » dis-je en espérant que ma face de poker fonctionne.

Ne soyez pas surpris. Ce genre de demande, je l’entends plus souvent que vous pourriez le croire.

Plusieurs hommes (et la grande majorité des femmes) qui m’embauchent ont juste besoin d’être écoutés. Monsieur prend dix ou quinze minutes pour tirer son coup et après on jase.

Ils veulent une oreille attentive, le temps d’une confession. Je le dis à mes amies : je suis une psychologue. À la différence que moi aussi je m’allonge.

Je l’observe en silence.

Assis bien droit, les épaules carrées, les mains enroulées autour de son verre suintant, il fixe l’horizon sans cligner des yeux.

Il m’intrigue, cet homme. Il n’est pas nerveux. Aucun signe de la fébrilité et de la maladresse des puceaux.

Il est d’un calme désarmant.

Mes yeux s’attardent sur ses mains. J’aurais bien aimé les coller sur moi.

Mais, bon, s’il veut jaser….

« Qu’est-ce que tu fais dans la vie? »

« Je travaille avec mes mains, » répond-il.

J’attends qu’il continue, mais rien ne vient.

« Es-tu mécanicien? » que je lui demande, même si ses ongles sont propres.

Il secoue la tête. « Je répare des choses brisées, » dit-il.

Me semble, oui. Un réparateur de gugusses qui s’habille comme un mannequin…

Pardonnez le préjugé, mais ça fitte pas.

« Donc, tu es bon avec tes mains, » lui lancé-je, à la blague.

« Oui. »

Aucune réaction. De toute évidence, il n’a pas saisi la référence.

Je prends une grande respiration. Faudra que je mérite mon salaire ce soir. Que je pige dans mon coffre à outils.

« Tu habites en ville? »

Maxime secoue la tête. « Sur la rive sud. »

Un lourd silence s’installe. Je vide ma coupe de vin et la pose sur la table. Du coin de l’œil, je regarde l’horloge.

« Il reste 40 minutes, » dit Maxime sans détourner le regard.

Ben voyons donc. C’est un freak, ce gars-là! Je saute du divan, prends la coupe et me précipite à la cuisine.

Dans quoi est-ce que je me suis embarquée? Pourquoi est-ce que j’ai accepté ce rendez-vous, à 22 heures, la veille de Noël?

De mauvais souvenirs me reviennent en tête. Des souvenirs de mes débuts, de rencontres violentes, d’hommes frustrés, prêts à….

Je cale mon vin d’un trait. Je veux remettre la coupe sur l’îlot, mais je le fais trop fort et elle éclate en morceaux.

« Shit! »

Il y en a partout. Je déchire des feuilles d’essuie-tout pour nettoyer.

« Tout va bien? »

Il s’est levé et me regarde.

« Oui, oui. Excuse-moi. J’avais oublié que ces coupes-là sont super fragiles. Je nettoie et j’arrive. Veux-tu encore de l’eau? »

« Non. »

Il reprend sa position. Je nettoie lentement. Je ne suis pas du tout pressée.

« Bon, excuse-moi, » dis-je en reprenant place sur le divan, plus loin de lui, cette fois. « Qu’est-ce que tu fais pour Noël? »

« Rien. Je suis seul. »

Il parle toujours sur le même ton. Aucune émotion dans sa voix. Pas plus que dans son non-verbal.

Il est crissement weird. Un adonis, oui, que j’aimerais voir nu, of course. Mais bizarre pareil.

« C’est poche. Personne mérite d’être seul à Noël. »

« Si je n’étais pas là, nous serions tous les deux seuls. »

Touché.

Après un silence, il me regarde et sourit.

« As-tu des secrets, toi, Kathleen? »

* * *

Jon McNamara regarda ses cartes. Son visage ravagé par la guerre contre l’acné menée — et perdue — il y a plus de 40 ans s’illumina.

« Call, » dit-il en lançant cinq billets de vingt dollars sur la table.

Mathieu secoua la tête. « Pauvre Mac. Te faire ça le soir de la veille de Noël, c’est cruel. » Le policier déposa ses cartes une à une sur le feutre vert. Il rit en voyant l’expression de McNamara changer au fur et à mesure que Mathieu dévoilait sa quinte royale. « J’essaie d’y aller mollo avec toi. Mais tu peux pas t’empêcher. On jurerait que t’aimes ça. Comme mon ex. »

Mathieu récolta le magot et en retira deux billets de vingt dollars, les lança sur la table. « Achète-toi une autre bouteille, » cracha-t-il en vidant la dernière loupe de whisky dans son verre. « Joyeux Noël, Mac. »

« Attends une seconde, Mats, » fit McNamara. « Je veux te parler.

« Je t’écoute, » fit le policier en s’asseyant.

L’Irlandais se rendit derrière le bar, puis revint avec une nouvelle bouteille de whisky. « Tu te souviens de Christina? La barmaid de fin de semaine? Grande, rousse, gros seins. Des vrais, en plus. Tu la replaces? »

Mathieu hocha la tête, même s’il n’avait aucune idée de qui il s’agissait. « Accouche, Mac. »  

« Christina, c’est une fille de Party, comprends-tu. Sexe, drogue, pis d’autre drogue. Bon, elle peut bien faire ce qu’elle veut. Je m’en crisse. Tant que le Party arrête à la porte. Si jamais je la pogne en train de tirer une ligne, je la crisse dehors. »

« T’es un homme de principes, Mac, » ricana Mathieu.

« C’est ça. Le problème pour Christina, c’est que ça coûte cher de faire le Party huit jours par semaine. Elle garde tous ses pourboires, pis les gars bavent quand ils voient son décolleté. Souvent, elle fait plus d’argent en une soirée que les filles qui se font aller les boules sur le stage. Mais là, c’est pas assez pour payer son sucre en poudre. »

Beau cliché, songea Mathieu.

« Elle te doit de l’argent, Mac? »

MacNamara grimaça. « Tu le sais que je ne fais pas ça. »

Mathieu arqua les sourcils. « Tu la baises, d’abord? Une petite vite dans ton bureau? »

MacNamara allait répondre, mais Mathieu leva la main pour l’arrêter.

« Je veux pas le savoir, Mac. » Il prit une gorgée de whisky, regarda sa montre. « Get to the point. »

MacNamara soupira. « Le gars à qui elle doit de l’argent s’appelle Melvin Tubbs. Ça c’est le nom que Madame Tubbs lui a donné. Mais pour toi, moi et les autres, c’est Melt. Et comme tu le sais, Monsieur Kingston et Melt ne sont pas amis sur Facebook. »

« Câlisse de Melt, » dit Mathieu. « T’as raison, c’est pas l’amour fou entre ces deux-là. »

« Bon. Samedi passé, il devait être 21 h 30 ou 22 h. Melt entre ici avec deux gorilles. Christina est au bar. Melt commence à l’écœurer. Il lui balance toutes sortes de niaiseries, la tâte un peu, lui lance un shooter en pleine face. Tout à coup, Melt la tire par les cheveux et lui colle la face dans une flaque de bière. Il lui dit, Tu me donnes mon cash avant vendredi ou je brûle la maison de ta mère. Il prend un billet de vingt, le pousse dans sa brassière pis s’en va. »

« C’est ce qu’on appelle avoir l’esprit du temps des Fêtes, » dit Mathieu.

MacNamara secoua la tête. « Un trou-de-cul comme Melt, le plus beau cadeau qu’il pourrait nous faire, c’est d’essayer de rentrer chez eux par la cheminée. »

« Laisse-moi deviner, » soupira Mathieu. « Ta maîtresse n’a pas les moyens de le payer d’ici vendredi. Et elle veut un petit remontant pour passer à travers le réveillon chez Tonton-la-pieuvre, c’est ça? »

MacNamara hocha la tête. « Elle ira en désintox après le Jour de l’an. Mais l’argent pousse pas sur les arbres, Mats. »

Mathieu prit une dernière gorgée de whisky, se leva. « Je m’en occupe. Sauf que je vais devoir en parler au patron. »

MacNamara tendit la main. Mathieu la secoua, puis MacNamara le tira vers lui et posa une main sur son épaule. « Passe voir Keith. Joyeux Noël, Mats. À ta famille aussi. »

Mathieu quitta le bureau. Il longea la scène sans regarder la grande blonde qui se tortillait autour du pôle, puis s’arrêta au bar. La remplaçante de Christina lui servit une bière qu’il sirota en examinant la salle.

Il n’y avait pas un siège vide. Mathieu secoua la tête. Même la veille de Noël, ces losers n’avaient rien de mieux à faire que de regarder des inconnues se dandiner nues.

Triste.

Mathieu demanda à la barmaid d’appeler Keith. Un instant après, une armoire à glace qui avait plus de tatous que de peau apparut à ses côtés et lui remit une enveloppe. Mathieu l’empocha, hocha la tête et sortit.

Dans la voiture, le flic vida l’enveloppe, mélangeant les nouveaux billets aux anciens dans une belle pile épaisse. Ça commençait à faire pas mal. Il se dit que ce serait probablement une bonne idée d’en cacher une partie. Si jamais Tania le voyait revenir (encore) avec autant d’argent, elle allait (encore) lui arracher les couilles.

C’était tranquille sur les ondes radio. Il attendit que la répartitrice termine un échange avec un détective, puis il se rapporta. La répartitrice n’avait rien pour lui, alors Mathieu embraya et guida sa voiture hors du stationnement.

Il regarda l’horloge. Vingt-deux heures cinquante-cinq. Déjà. Les prochains arrêts allaient devoir être plus rapides.

Il allait devoir arrêter de boire s’il voulait être en forme plus tard.

* * *

Maxime me fixe. Son regard insistant attend ma réponse.

Qu’est-ce que je suis censée répondre?

Je n’en peux plus et je détourne le regard.

« Est-ce que c’est un secret? » me demande-t-il. « Ce que tu fais, j’entends. Ta famille le sait? Tes amis? »

Pourquoi ces questions? Qu’est-ce que ça peut bien lui faire, que ma mère et ma sœur sachent comment je gagne ma vie? Est-ce qu’il veut me convertir, me ramener sur le droit chemin? Un Jesus Freak? Ces hurluberlus sortent de leur tanière dans le temps de Noël, comme si l’approche de l’anniversaire de leur gourou les revigore.

« J’ai pas honte de ce que je fais. » J’essaie de rester calme, mais c’est difficile. « M’en fiche de ce que les autres pensent. Je ne veux pas vivre en m’inquiétant parce que je ne veux pas que la voisine sache ce que je fais. »

Maxime acquiesce. « Good. »

Je lui renvoie un mince sourire, puis je détourne le regard. Je suis décontenancée. Impossible de soutenir son regard.

Quelle heure est-il?

« Il te reste dix minutes, » dis-je après avoir regardé l’horloge.

Il hoche la tête. « Je vais rester plus longtemps, si ça ne te dérange pas. »

* * *

Les gens réagissent drôlement, des fois.

Prenez, par exemple, le célèbre « Marty The Party ».

Quand Martin Laberge vit Mathieu descendre de sa voiture, il lança le sac de papier brun qu’il tenait et prit ses jambes à son cou, disparaissant dans la ruelle la plus proche.

Au primaire, Martin avait gagné une course contre Mathieu Simpson, et c’est lui qui avait eu le droit d’embrasser Amanda, la première à avoir des seins.

C’était avant qu’il devienne « Marty The Party », sobriquet qui s’expliquait par le fait qu’il était l’homme à contacter quand il vous manquait une épice pour faire lever le Party.

Mathieu rattrapa Martin en un rien de temps, malgré les quelques verres qu’il avait dans le nez. Il le saisit par l’épaule et le projeta contre un mur de brique. Couché au sol, la face dans la neige souillée, Martin se tordit de douleur. Mathieu l’attrapa par sa veste en polar et le redressa. Le souffle de l’homme empestait la putréfaction.

« Marty The Party, » fit Mathieu. « Me semble que je t’avais dit que je voulais plus te voir ici. Tu comprends pas vite. »

Sans lui donner la chance de répondre, Mathieu lui asséna un violent coup de poing à l’abdomen qui lui coupa le souffle. Martin grogna et s’agenouilla.

« Si tu vomis sur mes souliers, Martin, ça va aller mal. »

Mathieu s’élança et lui donna un coup de pied à l’abdomen. Excité par cette violence, il lui en asséna un autre.

« Je…. Je…. J’étais parti, man, je te jure. C’est vrai, » protesta Martin. « J’devais passer Noël avec une fille, mais elle m’a crissé dehors. Je te l’jure. »

Mathieu aida le truand à se relever, mais ses jambes flasques cédèrent et il s’écroula à nouveau. Le policier en profita pour lui envoyer quelques coups dans les côtes.

« T’es jamais à court d’excuses. Je suis écœuré de tes conneries. »

Mathieu fouilla les poches de l’homme. Il en sortit quelques dollars fripés et un sac de plastique rempli de pilules de diverses couleurs.

« C’est tout ce que tu me donnes pour Noël? » reprit Mathieu.

Martin grimaça.

« C’est la veille de Noël, pis Marty The Party a juste cinquante piastres dans ses poches? » Autre coup de pied. « T’as perdu ta touche magique, Party? Je sais que l’économie roule pas à la planche, mais même un cave comme toi devrait faire mieux que ça à Noël. Tu l’as caché où, le reste, Marty? »

Martin toussa plusieurs fois avant de dégobiller dans la neige. Mathieu éclata de rire et lui donna une violente gifle derrière la tête.

« Où est le cash? Dans tes souliers? »

Mathieu le projeta au sol et agrippa sa jambe droite, tira sur l’espadrille souillée et grimaça lorsque l’odeur fétide lui monta au nez. Il secoua le soulier, vide. Il le lança au-dessus de son épaule et s’empara de l’autre jambe, répéta le manège.

Jackpot.

« Tu vois, Martin, je le savais que t’étais meilleur que ça. » Il compta les billets. « Sept cents. T’es un pas pire Père Noël. Je vais être gentil. V’là vingt piastres. Va t’acheter des nouveaux souliers au Boxing Day. »

Mathieu lança la deuxième espadrille sans regarder où elle atterrit.

« Joyeux Noël, Martin. Profites-en, parce que si je te revois dans le coin la semaine prochaine, t’auras pas le temps de prendre des résolutions. »

De peine et de misère, Martin hocha la tête.

Mathieu sourit en marchant vers son véhicule.

C’était une soirée assez productive, finalement.

Qui n’était pas finie, en plus.

***

« J’ai des pensées sombres. »

« Qu’est-ce que tu veux dire? » demandé-je.

« Je ne sais pas comment t’expliquer. Je pense toujours au pire qui pourrait arriver. »

Je prends une gorgée de vin et l’ivresse me frappe subitement. Ma tête tourne, l’estomac culbute. Fait chaud, aussi.

Arrête, la grande. Avec lui qui veut pas partir, en plus, t’as besoin de rester sharp. Tu boiras après.  

« Donne-moi un exemple, » dis-je.

Maxime inspire profondément, se masse les tempes. « Quand j’étais petit, mes parents sortaient souvent. Ils allaient au resto, voir un film ou un spectacle. Couché dans mon lit, dans le noir, je m’imaginais plein de choses qui pourraient arriver. Quelqu’un les tuait, comme les parents de Bruce Wayne. Ou le cuisinier du resto les empoisonnait. »

Étrangement, ce n’est pas la première fois qu’on me raconte ce genre de chose. J’en entends des vertes pis des pas mûres. Je vous jure que je le mérite, mon salaire!

« Mais c’est jamais arrivé? »

Il secoue la tête. En parler ne semble pas le gêner, donc je continue.

« Ça ne te rendait pas triste, de penser que tes parents pourraient mourir comme ça? »

Il pince les lèvres. « J’étais triste quand ils revenaient. Je voulais qu’ils crèvent, pour avoir la paix. »

Charmant.

« Tu avais quel âge? »

« Dix, douze. Si je me souviens bien, c’est là que les érections ont commencé. Mon pénis devenait dur quand je pensais à leurs cerveaux qui éclataient. Ou quand je pensais au couteau qui leur tranchait la gorge. Je restais réveillé pendant des heures, couché dans mon lit, sans savoir comment faire pour arrêter d’avoir mal. »

« As-tu encore ce genre de pensées aujourd’hui? »

Il acquiesce. « Souvent. Mes parents sont morts, donc je pense à d’autres gens. Du monde de la job, surtout. Ou ceux qui m’ont niaisé à l’école. »

Ne le niaise pas, fille, t’as compris?

« Est-ce que ça t’arrive de penser à de belles choses? »

Maxime hausse les épaules. « Pas souvent. »

Essayons une dernière fois.

Je me lève et me plante devant lui. Il n’a pas d’autre choix que de me regarder.

« Et là? Penses-tu à ce qu’on pourrait faire ensemble? »

***

Vingt-trois heures trente.

Les rues étaient calmes et le resteraient jusqu’à la fermeture des bars.

Mathieu avisa la répartitrice que son quart était terminé et mit le cap sur le poste.

Le stationnement était bondé, mais il trouva une place dans un coin reculé.

Il coupa le moteur et appuya sur le bouton qui ouvrit le coffre arrière. Il déplaça les objets encombrants pour accéder à son sac d’effets personnels. Il y vida ses poches, puis ferma le coffre.

Sac à la main, il marcha vers le poste, la neige craquant sous ses pas. Il entra et s’arrêta dans le vestibule, laissant la chaleur projetée par le ventilateur le réchauffer.

La salle des enquêteurs était vide et les lumières étaient éteintes.

Il entendit des rires provenant de la salle à manger, où deux détectives jouaient aux cartes en attaquant une bouteille de gin. Mathieu leur souhaita une soirée tranquille et se dirigea vers le vestiaire.

Sans perdre de temps, il se dévêtit et passa sous la douche. Après, il se rasa et enfila une chemise propre.

Et son uniforme.

Il devait le porter. Elle le laissait faire ce qu’il voulait quand il portait son uniforme.

Dans son casier, il prit la petite boîte qu’il avait fait emballer quelques jours plus tôt, la glissa dans son sac et sortit.

« Joyeux Noël, les boys, » lança-t-il aux joueurs de cartes.

Mathieu dévala les marches et sortit dans le froid.

Qui ne le dérangeait plus, soudainement.

Car dans quelques minutes, il serait dans l’endroit chaud et humide qu’il aimait plus que tout.

***

Maxime ne mord pas à l’hameçon.

« Assis-toi, » dit-il fermement. « Je veux juste parler. »

Enfin, j’ai réussi à le faire réagir. Mais pas comme je voulais.

C’est quoi son foutu problème? S’il voulait vraiment juste jaser, il aurait pu choisir une fille qui charge la moitié de mon tarif. La veille de Noël, en plus…

Mais non. Il débarque ici et me nargue avec ses frocs impeccables, son parfum aphrodisiaque et ses mains qui font rêver.

« J’espère que ça ne t’insulte pas que je veuille juste qu’on discute, » reprend-il.

« C’est correct. »

Mais tu peux partir, là.

« Je suis pas très habile, c’est tout. » Il marque une pause, un peu trop longue, et j’éclate de rire.

Un rire nerveux que je regrette tout de suite. Mais c’est plus fort que moi.

Quelques instants plus tard, il réalise ce qu’il vient de dire et se met à rire lui aussi. « Non, pas ça. Je veux dire que pour approcher les femmes, j’ai pas le tour. »

Je dois me retenir pour ne pas rire. Je ne veux pas l’humilier et le faire fâcher. « Pourquoi tu dis ça? »

Il secoue les épaules, soupire. « Je ne sais jamais quoi dire. Comment je fais pour approcher une femme sans qu’elle me trouve con et plate? »

Oh, qu’il doit avoir rencontré des vraies bitchs, lui. À commencer par maman, probablement.

« As-tu peur des femmes? »

« Non. Elles me disent toujours non. Et quand elles disent oui, elles rient de moi quand on… »

Je fronce les sourcils. « Pourquoi elles rient? »

Autre ricanement. « Quand j’enlève mes pantalons. Elles voient mon pénis, tu sais, et elles ne peuvent pas s’empêcher. C’est plus fort qu’elles, elles me l’ont dit. »

« Ben voyons. Ça doit pas être si pire. »

Il passe une main sur son visage, dans ses cheveux, puis regarde au loin.

« Est-ce que c’est là que les pensées sombres commencent? »

* * *

Mathieu se gara à quelques mètres de la porte d’entrée de l’immeuble à condos. À travers les grandes fenêtres illuminées aux couleurs de circonstance, il put apercevoir le gardien bourru qu’il détestait. Un sentiment réciproque, Mathieu n’en doutait pas.

Il leva les yeux vers le quatorzième et dernier étage, constata avec joie que la lumière brillait.

Après avoir vérifié que le présent était toujours dans la poche de son manteau, il descendit et se pressa vers l’immeuble. Il salua le gardien sans s’arrêter. Devant les ascenseurs, il appuya sur le bouton et les portes de l’ascenseur de gauche s’ouvrirent aussitôt.

Cinquante-trois longues secondes plus tard, les portes s’ouvrirent sur un sombre couloir.

Mathieu scruta l’endroit des yeux, puis pressa le pas en direction de la porte 14-A.

Il résista à l’envie d’enfoncer la porte et se contenta de cogner.

* * *

« Tu pourrais consulter, » dis-je. « Ça t’aiderait. »

« Non merci. »

On cogne à la porte.

Je sursaute malgré moi et regarde Maxime, qui est aussi surpris que moi.

« Attends-tu quelqu’un? » demande-t-il.

« Non. C’est probablement quelqu’un qui se trompe de porte. Je reviens. »

* * *

« Mathieu? Qu’est-ce que tu fais ici? »

Je ne l’attendais pas du tout ce soir, lui. Hier, il m’a dit qu’il travaillait jusqu’à minuit. Je croyais qu’il passerait la soirée avec sa famille.

On dirait que je me suis trompée.

« J’avais envie de toi, » dit-il en s’approchant pour m’embrasser.

« Reviens plus tard, » dis-je en essayant de me défaire de son emprise.

Son sourire s’efface. « Joyeux Noël à toi aussi, Kathleen. Câlisse. »

Dans une succession de mouvements rapides, Mathieu pousse la porte du pied et me plaque contre le mur.

« C’est pas le moment, Mathieu, » dis-je en regardant vers le boudoir.

Mathieu ricane. « C’est qui? » demande-t-il, amusé.

Profitant de la distraction, j’ouvre la porte, lui fait signe de partir.

« C’est Noël, Kat. Je pensais qu’on pourrait s’amuser. »

Il me saisit par la taille, m’attire vers lui et essaie encore de m’embrasser.

Je le repousse.

« Reviens dans une heure. »

* * *

Assis sur le divan, Maxime entendait les voix, sans distinguer les paroles.

Il marcha sur la pointe des pieds jusqu’au seuil du vestibule, jeta un coup d’œil.

L’intrus embrassait Kathleen goulûment.

Maxime porta une main derrière son dos, sentit le métal froid de son pistolet.

L’arme collée contre sa cuisse, il fit irruption dans le vestibule.

« Kathleen. Est-ce que tout va bien? »

* * *

La première chose que j’aperçois en ouvrant les yeux, c’est un pistolet. Je n’ai aucune idée si c’est un vrai ou si le weirdo se promène avec un jouet, mais je préfère ne pas prendre de chance.

« Oui, oui, tout va bien, » balbutié-je, les yeux fixés sur le pistolet. « J’arrive tout de suite. »

« C’est qui lui? » demanda Maxime. 

Mathieu me lâche enfin et se tourne lentement, un sourire arrogant accroché aux lèvres. Il inspecte Maxime de la tête aux pieds, soupire en secouant la tête.

« Il s’en allait, justement, » dis-je. « N’est-ce pas, monsieur? »

Mathieu me regarde, puis se tourne à nouveau vers Maxime, qui braque le pistolet sur lui. Mathieu fige.

Tout à coup, Mathieu pointe l’homme et je vois qu’il tente de prendre son pistolet. « Je te replace. Tu serais pas Mickey… »

L’explosion assourdissante résonne dans l’étroit espace et enterre les paroles de Mathieu.

Je crie et me laisse tomber. Le son résonne dans mes oreilles.

Mathieu tombe à quelques centimètres de moi. Il me regarde avec ses yeux vitreux. Je vois le sang couler de sa tête.

Maxime se penche au-dessus de Mathieu, lui tâte la nuque à la recherche d’un pouls.

D’un calme ahurissant, il fouille ses poches, en tire une épaisse liasse de billets. Il siffle, satisfait, et glisse l’argent dans ses poches.

Il se met à chanter. « Joyeux, joyeux Noël, aux mille bougies. »

Un grand frisson traverse mon corps quand il pose une main sur mon épaule et me regarde en souriant.

« T’as bien fait ça. Je vais en parler à Monsieur Kingston. »

Il enjambe le corps inerte de Mathieu et ouvre la porte, se tourne vers moi.

« Deux gars vont être ici dans quelques minutes. Ils vont tout nettoyer. Joyeux Noël. »

FIN

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5 réponses

  1. Un conte original et tout en suspense ! J’ai apprécié la lecture de chacune des moutures de ce récit ”punché”. Je te souhaites beaucoup de succès avec Allez Raconte pour 2021 !

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