Refuge
Certes, la solitude peut faire mal. Elle peut par contre est thérapeutique, comme nous le prouve Ariane Gaboriaud dans cette très belle nouvelle.

Un an. Ça fait un an aujourd’hui que la pandémie a changé ma vie. Un an que je suis confinée, comme tous les autres. Un an à vivre chez moi en tout temps, à tout faire de chez moi : travailler, vivre, m’entraîner, faire des rencontres virtuelles. Les seules sorties que je m’autorise sont d’aller marcher tous les jours pour maintenir ma santé mentale et aller faire l’épicerie. C’est sûr que comme écrivaine, j’étais déjà du type solitaire, mais pas à ce point.

Ça fait un an que je n’ai plus de contact physique, que je ne peux serrer mes amis dans mes bras. Un an, ça passe vite, mais ça peut aussi être très long. Quand je pense à tout ce qu’un nouveau-né acquiert en un an, je déprime, j’ai l’impression d’avoir perdu un an de ma vie, comme si tous mes projets avaient été freinés et que n’eût été la pandémie, j’aurais déjà tout accompli. Bon, d’accord, c’est assez extrême, mais je me sens seule. Voilà, c’est dit. Je me l’avoue enfin : je me sens seule.

Ça fait un moment déjà que mon entourage virtuel ne cesse de me répéter d’aller vivre une expérience différente du nom de « retraite silencieuse ». Pour être honnête avec moi-même, ça ne me dit rien du tout! Le silence me terrorise. En trop grande quantité, les voix de mes personnages m’emplissent le cerveau et à chaque fois, j’échoue à écrire tout ce qui se passe, ce qui me fait rater des événements marquants de leurs vies.

Sauf qu’après un an, malgré ma nouvelle routine et mes efforts pour préserver ma santé mentale, je me sens au bout du rouleau et j’ai besoin d’un changement. Après un énième appel de mon entourage pour m’encourager à m’inscrire à cette dite retraite, j’abdique et complète la transaction. Tiens, la pandémie, voilà comment je vais célébrer ton sombre anniversaire! Tant qu’à être seule, poussons le concept au maximum!

Dans un état d’esprit second et sous l’adrénaline précédant une nouvelle aventure, je prépare mes bagages en suivant bien les recommandations reçues par courriel : je dois prévoir vêtements et passe-temps silencieux; la nourriture et la literie me seront fournies. Je ne peux amener ma guitare, mon cellulaire, mon iPod ou mon ordinateur. Aussi bien écrire noir sur blanc de laisser tout mon monde derrière. C’est un sevrage radical.

Je me plie volontiers au jeu et prends la route par un vendredi après-midi printanier. Le soleil plombe sur le pare-brise et j’écoute ma musique en surveillant bien la circulation sur la 50. Je trouve facilement ma destination et je prends le temps d’écouter une dernière chanson avant d’amorcer mes quarante-huit heures de silence. Bon, c’est parti.

Je trouve mon petit refuge assez chaleureux, mais minimaliste. Mon lit est fait, j’ai une collation qui m’attend en guise d’accueil. Pour l’instant, ça va. Un plan du site m’appelle du coin de l’œil et je le consulte afin de planifier mes randonnées des prochains jours. Je me croise les doigts en espérant qu’il fera beau, je n’ai pas vérifié les prévisions météorologiques en partant. De la fenêtre, j’observe les installations autour de ma cabane et je vois d’autres « retraités » se promener, se sourire ou se faire un geste, mais sans se parler. Ça me semble très étrange. Je m’interroge sur leurs motivations à s’exiler dans un tel endroit. Erreur. Dès que je laisse place à mon imagination, les voix font leur chemin : « Ils veulent oublier leur vie à la maison. » « Ils veulent faire des rencontres. D’ailleurs, le joggeur vient de ralentir pour te saluer avant de passer son chemin…! »

Un frisson me ramène au présent et je secoue la tête pour les faire taire. Je dépose mes quelques bagages dans le coin chambre du refuge puis vais me promener pour profiter du soleil tombant. Je trouve un petit plan d’eau tout près, bordé d’un sentier entretenu. Ça me plaît bien, je m’imagine y revenir pour un petit jogging demain. Après une courte exploration des sentiers, je retourne chez moi où j’y trouve mon souper sur le pas de la porte. Soudainement affamée, je le déballe avec grande curiosité : du chili végétarien, un petit pain chaud avec du beurre, un jus de tomate, quelques crudités, un mélange de noix, un yogourt et un morceau de brownies. C’est beau pour les yeux et ça sent divinement bon. Je m’attable sur le champ et dévore presque tout. Ensuite, je teste la douche et fais quelques étirements de relaxation. Puis, je débute la lecture d’un des livres que j’ai amenés et comme l’histoire m’endort, je me couche tôt. Dans la noirceur de mon refuge, j’écoute les bruits de mon environnement. Je n’entends que les sons de la nature, le vent dans les arbres, quelques cris d’animaux. C’est tout. Je réussis à m’endormir assez rapidement, me sentant en sécurité dans ce monde solitaire.

Un bruit effrayant me réveille en pleine nuit alors que je dors d’un sommeil profond. Le cœur battant, je trouve l’interrupteur de la lampe de chevet et consulte ma montre. Il est minuit. J’écoute la tempête qui se déchaîne à l’extérieur. Il s’agit d’un orage précoce pour la saison, et le tonnerre gronde tout près. Je me recouche les yeux ouverts, n’ayant pas le goût de lire, d’écrire, de dessiner ou de jouer aux cartes, les seuls passe-temps que j’ai amenés. J’essaie de me divertir en rêvassant, mais l’angoisse me serre le cœur. Un nouveau coup de tonnerre me plonge dans la noirceur totale. Je suis seule dans la tempête au milieu de la forêt, sans moyen de communication. J’ai peur. J’ai peur que mes personnages dans mon imagination n’en profitent pour tomber amoureux, attraper le virus ou je ne sais trop quoi encore. « Tu te rappelles la tornade? » « Viens te coller. » « Entends-tu mon cœur cogner dans ma poitrine? » « Hier soir, j’ai mangé des crevettes, mais j’aurais dû essayer les tourtières à la place. »  J’ai chaud, ma tête tourne et j’essaie de me concentrer sur ma respiration pour me calmer. Ce n’est qu’une fois l’orage passé que je parviens à me rendormir.

J’ai l’estomac dans les talons en me levant après cette nuit mouvementée. Je trouve un beau déjeuner sur le pas de ma porte : des crêpes, du yogourt, de la confiture et du beurre d’arachide et une tisane. Ça me donne un peu d’énergie. Je jette un œil par la fenêtre. Il y une fine pluie qui me décourage de sortir et de surcroît le chemin est détrempé. La pluie me démoralise, je n’ai le goût de rien faire, mais en même temps, je m’ennuie. Énervée, je tente à tout prix de tromper l’ennui afin de fuir les voix. J’attrape mon livre, mais ne lis que quelques pages avant de le refermer. Je m’installe pour dessiner, mais arrête rapidement, car la lumière est trop faible pour bien voir les couleurs. Je sors mon jeu de cartes sans motivation et exécute une partie d’un jeu de solitaire avant de les ranger. Il ne me reste que peu d’options : sortir sous la pluie, retourner me coucher ou écrire.

Assise sur le fauteuil avec ma tisane, je me laisse rêver. Le silence m’étouffe. Au bout d’un moment, je trouve le goût de noter des idées différentes, surtout une analyse de ma vie, de mes projets, de mes problèmes et de mes rêves. Je prends plaisir à me laisser aller à cet exercice, c’est très libérateur. La petite voix dans ma tête se démultiplie et petit à petit, le désir d’écrire revient en même temps que mes personnages alors j’ouvre mon cahier pour continuer à travailler sur mon prochain livre.

Le lunch est tout aussi délicieux, il consiste en une soupe et un sandwich aux œufs avec des fruits et un dessert. Le silence me pèse. J’aimerais écouter de la musique ou parler à quelqu’un pour faire taire le tourbillon de pensées dans ma tête et le cillement du silence dans mes oreilles. Je sors enfin prendre l’air, malgré le brouillard qui m’entoure. Tant qu’à être seule, aussi bien l’être dans le brouillard! Je rentre à mon chalet une heure plus tard, fatiguée, mais heureuse d’être sortie. Je n’ai pu observer le paysage, mais je me suis vidé l’esprit. Je me réinstalle à la table de la cuisine pour continuer à écrire. Le silence englobant de la forêt revient me déranger un peu plus tard, alors que la pénombre s’installe. Pendant que je déballe le souper, je m’interroge à savoir pourquoi cette absence de bruit est si déstabilisante. J’apprécie pourtant le silence en temps normal, surtout pour dormir.

Je continue de réfléchir à la question pendant que je dévore le souper composé de macaroni, de légumes grillés, d’une mousse au chocolat et d’une salade de fruits. J’y pense aussi sous la douche. Je me sens à l’étroit entre mes quatre murs, comme s’il y avait un éléphant dans la pièce. Mais qu’est-ce qui se passe? « Tu pourrais m’appeler Domino! Regarde les cabrioles que je fais! » « Arrête, il n’en est pas question : je n’écris pas des histoires d’animaux! » Mon Dieu, est-ce que je viens juste de lui parler dans ma tête?!

Je fais quelques parties de cartes avant de me glisser sous les couvertures. En gardant la lampe de chevet allumée comme seule source de lumière, je respire doucement et sonde mon cœur. Une idée émerge finalement : et si je n’étais pas bien avec moi-même? Cette pensée assez perturbante me libère un peu malgré tout. Je sens que j’ai touché à la vérité. J’attrape la liste de projets sur la table et m’assois dans mon lit pour la réviser. J’y ajoute des regrets, des peines, des blessures, ainsi que d’autres événements survenus dans ma vie et qui m’ont définie. J’inscris tout en désordre, je laisse la vérité se dévoiler sous mes yeux. Je me vide le cœur sur papier. Après plus d’une demi-heure de gribouillage, je sens que j’ai atteint le fond. Je dépose le tout pour respirer calmement avant de reprendre la feuille et d’évaluer tous les éléments. J’ai le cœur léger à présent et je sens poindre une joie interne. Je fais du ménage dans ma vie, dans mes décisions, dans tout ce qui me dérange. L’esprit en paix, je m’endors heureuse.

Je me réveille au petit matin d’un rêve étrange. J’étais semi-allongée dans mon lit, la tête dans un angle inconfortable. Un gars que je ne connais pas s’approchait de moi pour me dire au revoir et je m’écartais de lui. Un instant avant qu’il ne m’embrasse, j’ai redressé la tête pour ne pas me casser le cou. Il s’est alors collé contre moi, a posé fermement ses lèvres sur les miennes et il m’a forcé sa grosse langue dans la bouche. C’était franchement désagréable et c’est alors que je me suis réveillée, avec la sensation de sa bouche sur la mienne. Perturbée, j’essaie de trouver comment mon cerveau a pu m’inventer une telle histoire. En me retournant dans les couvertures, j’aperçois ma liste sur la table et je repense à ma démarche de la veille. Mon intuition me dit que je n’avais pas fini le ménage, que je dois prendre des actions concrètes pour garder ma joie de vivre. Et mes personnages doivent arrêter d’accaparer mes pensées et de me bloquer l’accès à mon cœur, d’agir comme un bâillon. Je suis l’écrivaine, donc c’est à moi de décider les moments où je dialogue avec mes personnages. Plus important encore, j’ai le droit d’user de mon imagination sans qu’elle ne soit monopolisée par les voix, dans le simple but de rêver.

Ce constat en tête, je me lève plus légère avec un plan en tête, et déguste mon déjeuner de croissant et chocolatine avec fruits. Je sors ensuite me promener dans les bois, mes pensées m’accompagnant toujours, sans toutefois m’écraser. Je prête attention à tout ce qui m’entoure, aux chants des oiseaux et au vent dans les arbres. J’ai le sourire facile et le soleil me réchauffe aussi. Je réalise que j’ai enfin réussi à contrôler les voix et que j’ai retrouvé au fond de mon cœur qui je suis et qui je veux être. Pour faire ce voyage intérieur, pas besoin de personne pour me donner son avis. Je comprends enfin avec sagesse la véritable valeur de cette retraite silencieuse. Mon refuge m’a ramenée à la source. Dans les profondeurs de la solitude, je me suis retrouvée.

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