Petit Flocon

Petit flocon

Même dans la plus grosse tempête, c'est parfois un tout petit flocon qui fait notre bonheur...

Ce mois de décembre était très froid, plus froid que ceux des années passées, disait ma mère.

Mais rien ne nous arrêtait.

Nous marchions jusqu’à l’école vêtus de nos habits d’hiver qui ne ressemblaient en rien à ceux d’aujourd’hui. La neige collait sur nos pantalons de laine, et s’invitait même dans nos bottes et dans nos souliers. En entrant dans la maison, nous devions éviter les flaques d’eau que les mottes de glace laissaient en tombant des momies gelées que nous étions. Nos plaisirs avaient pour nom toboggan et traîneau.

L’hiver était notre saison préférée, d’autant plus qu’elle annonçait la venue de Noël, des lumières et du beau sapin placé dans le coin du salon.

Nous n’étions pas riches, mais tous les ans le petit Jésus apportait des cadeaux. Le père Noël n’existait pas, ou du moins mes parents n’en parlaient pas.

J’ai su des années plus tard que papa, alors que nous partions pour la messe de minuit, disait toujours avoir oublié quelque chose, ses gants, je crois, et retournait dans la maison pour aller placer les cadeaux sous l’arbre. Il faut croire que la magie opérait.

À cette époque, nous allions souvent à la campagne voir l’oncle Alfred, les tantes Louise et Marie, et l’oncle Willie. Il y avait aussi la famille de l’oncle Marcel et tante Berthe, bien sûr.

L’hiver, les routes étaient enneigées et papa devait mettre des chaînes sous les pneus pour que l’auto puisse monter les côtes.

Les soirées chez l’oncle Alfred se déroulaient sous le signe de la musique. Maman s’installait au piano, papa et l’oncle Marcel chantaient. Parmi leurs chansons préférées, il y avait La vieille maison grise, Pâle étoile du soir, et de nombreux cantiques de Noël.

Dans le salon, l’oncle Alfred, véritable patriarche, maire du village, s’installait dans son fauteuil confortable, les mains sur les accoudoirs rembourrés, son Ti-Bi couché par terre à côté. Il écoutait, heureux. Lorsqu’il parlait, on devait prêter l’oreille, car il s’exprimait à voix basse et d’un débit plutôt lent. Nous, les enfants, écoutions religieusement, assis dans les marches qui menaient du salon à l’étage des chambres.

Dans ma mémoire, l’arbre de Noël chez l’oncle Alfred a toujours été le plus beau de tous ceux que j’ai vus. J’en garde un souvenir émerveillé. Un sapin choisi avec soin sur les terres voisines, bien différent des sapins cultivés d’aujourd’hui. Très frêle, mais tellement magique par ses décorations de glaçons qui tombaient une à une, sans encombrement, ces boules au ventre creux et ces cheveux d’ange enroulés autour des lumières en un halo presque irréel. Quelle magie!

Le jour de Noël de l’an 1951 restera pour moi le plus beau de tous mes souvenirs.

Mon père se demandait si la neige qui tombait abondamment allait nous empêcher de nous rendre comme à chaque année chez l’oncle Alfred, et ma mère s’inquiétait, comme toujours.

– Papa, t’as pas peur? On va apporter des p’tits biscuits au cas où on resterait pris dans la neige.

– T’inquiète pas, je vais faire attention.

Et c’est ainsi que nous sommes montés à bord de la Plymouth avec des couvertures (au cas, disait ma mère) et avons pris le chemin de la campagne. Après plusieurs milles, la neige s’accumulant et les côtes devenant glissantes, mon père décida qu’il était temps d’arrêter pour installer les chaînes sous les pneus. L’opération dura un certain temps, pendant lequel ma mère fit quelques prières. Comme en une incantation, elle récitait :

– Notre-Dame de la protection, protégez-nous, Notre-Dame de la protection, protégez-nous, Notre-Dame de la protection, protégez-nous, enveloppez-nous dans votre grand manteau bleu.

Nous ne pourrions certainement pas revenir coucher à la maison, mais ma mère, prévoyante comme toujours, avait apporté un petit sac contenant nos pyjamas et nos brosses à dents. Comme mon père avait arrêté le moteur de l’auto par précaution, nous commencions à avoir froid même si nous étions collés, mon frère et moi, sous la couverture de laine à carreaux rouges. Mon père avait sûrement froid lui aussi, mais nous n’osions pas en parler, sachant que maman était suffisamment inquiète pour toute la famille.

Après un temps qui nous parut une éternité, mon père redémarra la voiture, et prit quelques minutes pour se réchauffer les doigts avant de reprendre la route.

Nous avions franchi la moitié du chemin. Il nous fallait maintenant espérer pour la suite. Mon père conduisait prudemment, conscient qu’il était de devoir demeurer sur la route enneigée, alors qu’on ne voyait aucune autre auto à l’horizon, ni de charrue pour ouvrir la route.

Nous regardions la neige tomber de plus en plus abondamment grâce aux phares sur les hautes, comme disait mon père.

Quelques milles plus loin, ma mère vit quelque chose d’inhabituel au bord de la route :

– Regarde papa (elle l’appelait toujours comme ça). Qu’est-ce qu’on voit là-bas, sur le banc de neige? C’est noir.

– J’sais pas. Une roche, peut-être.

– Ça ressemble pas à une roche. Un morceau de linge?

Et là, c’est mon grand frère qui s’exclama.

– On dirait que c’est un animal.

– Pas un animal par cette tempête, y a pas un chat dehors.

– Papa, tout d’un coup que c’est un animal perdu ou blessé. On peut pas le laisser là.

Et là, j’ajoutai ma voix à celle de mon frère.

– Papa, papa, arrête s’il te plaît, on peut pas le laisser là.

– Si c’est un animal, il est sûrement mort, répondit mon père. Il a dû se faire frapper; ça arrive souvent pendant les tempêtes de neige.

Malgré ses doutes, et sûrement un peu fatigué de nous entendre, mon père arrêta la voiture près de la tache noire. Il débarqua, s’approcha, et ce qu’il vit sembla le toucher plus qu’il ne voulut le laisser paraître.

Un petit chaton, presque couvert de neige, aussi dur qu’un bloc de glace, mais qui semblait respirer encore. Maman ne fit ni une ni deux et prit une des couvertures que nous avions apportées et la donna à papa pour qu’il enveloppe le malheureux.

– Je pense pas qu’il va vivre longtemps, mais on va l’apporter à la ferme, l’oncle Willie saura quoi faire.

C’est ainsi que nous avons repris la route, le petit chaton emmitouflé sur les genoux de mon frère, et moi juste à côté qui le surveillais en espérant. Et puis — était-ce un signe? — la neige cessa et nous permit d’arriver enfin chez l’oncle Alfred, où tout le monde nous attendait depuis des heures, inquiets.

Quel bonheur de retrouver la chaleur de cette grande maison aux parfums connus, et toute cette maisonnée si accueillante!

C’est alors que mon frère sortit la petite boule de poils de la couverture, et que lui et moi demandâmes en chœur à l’oncle Willie de faire quelque chose. Il faut dire que l’oncle Willie connaissait bien les bêtes, les animaux de ferme surtout, car il s’occupait de tout un troupeau de vaches, de nombreuses poules et de plusieurs cochons. Il prit le chaton dans ses grandes mains que le travail avait rendues rugueuses et nous dit :

– Y é pas très en forme, j’pense qu’y est gelé, mais j’va essayer de l’sauver.

Il alla chercher une boîte dans la cave, y mit des torchons que tante Louise venait de laver, et y blottit la petite boule de poils en prenant soin de mettre près d’elle un bol de lait tout frais, tout chaud. Puis, il plaça la boîte près du gros poêle à bois en nous demandant de l’avertir si jamais le petit chaton essayait de boire un peu de lait.

Nous n’avons pas beaucoup mangé ce soir-là, malgré les arômes de dinde juteuse qui flottaient dans la cuisine, et cette bûche de Noël au centre de la table qui avait fait la réputation de tante Marie. Nous n’avions d’intérêt que pour la boîte près du poêle et son contenu encore inanimé.

La soirée se passa comme à l’accoutumée, maman au piano et papa chantant des airs de Noël. Cette fois, nous n’écoutions pas dans l’escalier, mais bien assemblés avec les cousins autour de la boîte où notre petite boule de poils n’avait pas encore commencé à se manifester.

Au moment d’aller au lit, il fut décidé que, par une permission spéciale, l’un de nous pourrait dormir dans la cuisine, près du chaton. Le plus vieux de mes cousins hérita de cette responsabilité, et de ce bonheur. Maman vint me voir dans la chambre que je partageais avec ma cousine et me fit part de ses craintes.

– Tu sais, j’suis pas certaine que l’oncle Willie va le sauver. Il est bien petit, puis il a eu très froid. C’est bien triste. Tu vas te coucher en pensant très fort à lui et en espérant que demain il aille un peu mieux. On ne sait jamais.

– Je sais, maman. Mais moi je veux qu’il vive! Il est bien trop petit pour mourir. Puis, c’est Noël, maman, dis-je en un sanglot.

La bonne volonté et le grand cœur des enfants font parfois des miracles.

Le lendemain, au petit jour, l’oncle Willie se préparait à aller soigner ses animaux quand il entendit un faible miaulement.

– Eh ben, j’cré qu’on va te réchapper, p’tit vlimeux, dit-il en s’approchant de la boîte.

Il tendit la main vers le chaton et lui offrit un peu de lait qu’il commença à laper bien doucement. Même de l’étage, nous avions entendu ce faible miaulement. Inutile de dire que nous sommes descendus à la cuisine en sautant quelques marches, et nous nous sommes retrouvés accroupis autour de la boîte pour découvrir des petits yeux brillants, mais aussi une oreille abîmée et une queue singulièrement raccourcie.

Pauvre minet!

Le froid avait fait son œuvre. Mais, même s’il était différent, notre petit minou était pour nous le plus beau de tous les chatons.

Le four de tante Marie chauffait les bines déjà prêtes à manger et accueillerait tartes et pâtés un peu plus tard. L’oncle Alfred, déjà vêtu de son habituel habit noir, fit son apparition avec Ti-Bi, qui se demandait bien qui était cette bête étrange à qui tout le monde portait attention. Comme les autres, le chien se coucha près de la boîte et attendit.

Avec son petit sourire un peu gêné, oncle Willie osa demander :

– Si y’é pour vivre, va ben falloir qu’on y trouve un nom.

Nous n’avions pas pensé à ça. Mais l’un après l’autre, des noms surgirent : Ti-noir, Noirot, Boule de poils, Minet, et même Poudrerie, à cause de la neige, expliqua mon cousin. Mais comme la neige est blanche, le nom ne pouvait convenir à un chaton tout noir.

C’est alors que l’oncle Alfred, bien installé à table, leva la tête de son journal L’Action catholique et de sa voix caverneuse ajouta le plus sérieusement du monde :

– Vous feriez peut-être bien de penser à un nom de fille.

L’idée qu’il puisse s’agir d’une petite minette ne nous avait même pas effleuré l’esprit. L’oncle Willie confirma l’intuition de l’oncle Alfred, et la chasse au nom reprit de plus belle.

– Petite fille, osai-je proposer, ce qui fut loin de faire l’unanimité.

Il y eut des Grisette, Mademoiselle Surprise, Chatonne et bien d’autres. Mais c’est lorsque tante Marie proposa Noëlle que tout s’arrêta. Nous avions trouvé! Elle s’appellerait Noëlle. Découverte gelée au bord de la route un soir de Noël, sauvée par miracle, la petite Noëlle devenait pour nous tous le plus beau des cadeaux.

Le repas de ce lendemain de fête prit des airs de réveillon. Notre faim était revenue et nous avons fait honneur aux plats de tante Marie, de même qu’aux beignes de tante Louise, enveloppés de sucre en poudre qui collait aux doigts. La journée se passa ainsi, dans la joie retrouvée.

Même si nous étions tellement heureux chez l’oncle Alfred, avec les cousins, cousine et petite Noëlle, que nous prenions plaisir à surveiller à tour de rôle, il fallait bien penser à retourner à la maison.

Les routes avaient été déneigées et les gros bancs de neige qui les bordaient témoignaient de la tempête que nous avions vécue. Mon père décida alors d’enlever les chaînes devenues inutiles.

Mon frère et moi ne pensions qu’à petite Noëlle et nous demandions ce qu’elle allait maintenant devenir. J’aurais bien voulu que maman nous dise de l’emmener avec nous, mais je savais qu’elle n’aimait pas tellement les chats, malgré les belles attentions qu’elle avait accordées à Noëlle. C’est l’oncle Willie qui, encore une fois, trouva la solution.

– Bon, j’sais que c’est pas facile de garder un minou en ville. Et la p’tite pourrait se faire frapper. J’pense qu’è mieux ici, avec nous autres. J’vas l’emmener avec moi au train, a va avoir tout le lait qu’a veut, pi a va en avoir grand à courir. Vous viendrez la voir tant que vous voudrez.

Si l’oncle Willie offrait de s’en occuper, tout était parfait. Nous sommes donc repartis le cœur léger, en espérant revenir très vite à la ferme.

Au cours de l’hiver, et du printemps qui suivit, nous allions souvent chez l’oncle Alfred dans l’espoir de pouvoir caresser petite Noëlle. Elle avait bien grandi depuis son aventure et venait à notre rencontre à chacune de nos visites. Ce n’était plus le petit chaton recroquevillé dans sa boîte, mais une belle chatte de ferme au poil noir tacheté de blanc qui devait faire la vie dure aux souris de la tasserie de foin.

Puis vinrent l’été et le temps des moissons. Nous espacions nos visites, car pendant les vacances, les jeux avec nos amis occupaient pas mal de notre temps.

Mon frère avait reçu une carabine à plomb en guise de cadeau d’anniversaire et s’était empressé d’aller l’essayer sur les carreaux du garage voisin.

De mon côté, je m’amusais avec les meubles minuscules que ma marraine m’avait offerts. Mais, dans ma chambre, je repensais souvent à petite Noëlle.

Je demandais souvent à mes parents d’aller faire un tour chez l’oncle Alfred, mais maman reportait toujours notre visite. Je compris plus tard que tante Marie avait été très malade ce printemps et peinait à recouvrer la santé. Nous savions que sa santé fragile l’avait jadis obligé à passer plusieurs mois au sanatorium, ce qui avait amené l’oncle Alfred à lui offrir de venir habiter avec le reste de la maisonnée, à la ferme, où l’air est tellement bon pour la santé, ajoutait-il, convaincu. Des années plus tard, elle y était toujours.

Puis, un jour, avant de reprendre les classes, papa nous invita à monter dans la Plymouth. Nous allions enfin chez l’oncle Alfred. Quelle joie!

Tout au long du voyage, nous avons ri et chanté, en espérant évidemment que nous serions accueillis par une petite chatte noire à la queue coupée. Mais, à notre grand désarroi, elle ne vint pas à notre rencontre.

Où était-elle passée? Notre inquiétude grandissait à chaque instant. Heureusement, de retour de l’étable, l’oncle Willie nous reçu tout sourire et nous invita à le suivre.

– V’nez avec moi, j’ai une surprise pour vous autres.

– Une surprise? Quelle surprise? Mais où est petite Noëlle? Elle s’est cachée? Elle n’est pas malade, au moins?

Et nous l’avons vue! Elle était cachée dans l’étable, bien entourée de paille… et d’une ribambelle de petits minous, des noirs et des mélangés de noir et de blanc.

Il y en avait tellement que je n’arrivais pas à les compter. Ils étaient tous collés à leur maman, notre Noëlle, qui leva la tête, et nous regarda en miaulant.

C’était sûrement sa façon de faire les présentations.

Je n’ai jamais oublié cet instant ni tous ceux qui l’ont précédé. Nous avions vécu le miracle de Noël et c’était maintenant au tour de petite Noëlle de nous offrir ce qu’elle avait de plus précieux. La vie.

Je n’ai jamais oublié ce Noël et la découverte d’une boule de poils noirs, gelée, enveloppée dans une couverture sur les genoux de mon frère, entourée de chiffons dans une boîte près du poêle. Je demeure persuadée qu’elle avait été mise sur notre route pour être aimée, et je crois bien qu’elle nous a beaucoup donné en retour.

– As-tu vu, maman? Un des chatons est tout blanc.

– J’pense que celui-là on devrait l’appeler Petit flocon.

Des années ont passé depuis, mais j’y repense en cette veille de Noël, alors que je m’apprête à faire des beignes en suivant la recette de tante Louise : mélanger assez de farine pour faire une pâte molle, puis ajouter un petit verre de brandy.

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