Papa

Papa

Papa, de Marianne Fortier, est le récit de non-fiction gagnant du Concours de récits d’Allez, raconte! de juin 2020.

Un texte magnifique, où tous les mots sont empreints de l’amour d’une fille pour son père.

Félicitations à Marianne!


Parfois, je me couche sur mon lit pour regarder le plafond. Juste pour ça. Et je regarde les petites vagues dans le plâtre, je m’imagine dans un bateau, ou en train de grimper dans un arbre, fixant les nuages s’enfuir devant les humeurs d’Éole. Éole, c’est le dieu des vents, pour les Grecs. C’est mon père qui me l’a dit quand nous avons visité la grande éolienne à axe verticale à Cap-Chat, unique au monde de par sa hauteur! Il nous avait expliqué son fonctionnement, avant même d’être descendu de la voiture.

Mon père, c’est un savant sans être fou.

Un jour, il a eu des petits chênes dans de vieux pots de crème glacée, et il a eu de la patience. Quand ils ont été assez grands, il a pris des mesures et il les a plantés sur le terrain derrière la maison, en belles rangées bien droites. J’aimerais ça avoir une forêt, qu’il avait dit. Il en prend bien soin, de ses arbres. Il connaît même la technique pour greffer un pommier, il sait toutes les dates pour semer les légumes dans le bon temps et pourrait expliquer comment différencier une épinette d’un sapin baumier à un enfant de cinq ans.

Mon père, c’est un homme de nature, droit comme un chêne.

Je ne peux pas m’empêcher de compter le nombre de formes au plafond. J’ai cette manie de calculer, de remarquer les chiffres. Je sais que chez mes parents, pour aller au sous-sol, il y a quatorze marches. Mais chez ma sœur, il n’y en a que treize. Et pour tondre la pelouse, je dois faire vingt-trois tours. C’est mon père qui m’a appris à compter, à aimer ça. Il m’a souvent tout expliqué, en me disant que ça ressemblait à la philo du cégep. Un jour, il m’a avoué avoir coulé sa philo. Mais ce n’est pas grave, ça me donne juste le droit d’échouer une fois de temps en temps. C’est même lui qui avait fait les plans de sa maison, tellement calculés au pouce près que c’est pratiquement impossible de déplacer des meubles. Elle tient encore debout après quarante-cinq ans. Et que dire du moment de couper un gâteau lors d’anniversaires… on a presque droit à un rapporteur d’angle.

Mon père, c’est une calculatrice qui se trompe rarement.

Quand mes enfants lui font des câlins, mon cœur explose de joie. Je me souviens d’avoir cette sensation d’être toute petite dans ses bras forts. Et il en profite toujours pour les taquiner à ce moment, pour qu’elles veuillent s’en aller, mais qu’il peut les retenir. Quand mes filles étaient bébés, mon père expliquait tout, bien souvent en racontant à partir de Adam et Ève! Et c’est la rigolade assurée quand quelqu’un pose une question aux enfants : mon père répond à leur place, immanquablement. Et il fait son air offusqué en se posant sérieusement la question : quoi? Qu’est-ce que j’ai dit? Et nous rions encore plus. La fois d’après, il recommence, sans s’en rendre compte.

Mon père, c’est un conférencier tannant.

En parlant des enfants, je pense à cette fois où ma grande s’était fait mal au doigt en jouant au ballon. En pleurs, elle était venue me voir, se tenant la main à deux mains. Et elle me lance : je veux appeler grand-papaaaa! Il va savoir quoi faire, lui!

L’ordinateur ouvert, on va faire mieux que de l’appeler, on va lui montrer, malgré le cent cinquante kilomètres de distance. Il nous a expliqué en long et en large l’origine du mot foulure, expliquant la différence entre ça et une entorse, comparativement à une cassure et une fracture. Un vrai spécialiste. Mentionnant que lorsque ma fille pensera à un certain garçon, elle sentirait son cœur battre dans son doigt. Je me souviens d’une fois où je m’étais couchée dans son lit, le pied sorti des couvertures, une énorme écharde sous l’ongle d’orteil. Il devait me l’enlever quand il reviendrait de sa réunion. Je n’avais même pas pleuré!

Mon père, c’est un médecinfirmier du cœur.

Je replace mon oreiller, question d’avoir un autre point de vue sur le plafond. Le luminaire n’est pas centré. Je le sais depuis longtemps, mais on dirait qu’à chaque fois, ça m’énerve. Il y a beaucoup de choses qui m’énervent. Comme tout le monde, j’imagine! Mais je pense que je suis un petit plus perfectionniste que la moyenne. Je pense que ça vient plus de mon père, même s’il fait parfois de belles gaffes.

Parce qu’il faut se le dire : ce n’est pas ma mère qui n’avait pas attaché le divan dans le trailer quand il a fait un vol plané sur l’autoroute 20… Ce n’est pas ma mère qui avait ramené des fonds de rond de poêle au lieu des fonds de tarte en aluminium… Ce n’est pas non plus ma mère qui se trompe de bouton sur la télécommande.

Mais c’est mon père qui a inventé son super-broyeur-à-feuilles-propulsées-directement-dans-le-bac, son banc-de-scie-révolutionnaire-sans-effort, son abri-bus-hyper-confortable-juste-assez-grand-pour-les-trois-filles, mais surtout, sa plus belle invention selon ma mère : mes sœurs et moi!

Mon père, c’est un constructeur d’invention.

En regardant les milliers de formes au plafond, je bâille. Je suis un peu fatiguée. Aujourd’hui, j’ai marché beaucoup plus qu’à l’habitude. J’ai fait des courses à la quincaillerie, voyant toutes les aubaines folles sur les ensembles patio. L’été s’en vient. Quand j’étais petite, nous allions en camping tous les étés. Au début en tente sur le sol, plus tard avec la tente-roulotte. Mais toutes les fois, mon père avait des plans d’expéditions.

Peu importe l’endroit, il trouvait toujours quelque chose à redire aux guides. Le monsieur qui connaît toutes les réponses, où est-il? C’est lui là-bas, le grand monsieur avec le sac à dos et le chapeau bizarre. Oui, oui, celui à côté du petit qui a des bas dans ses sandales. C’est lui qui rit fort et qui est tellement fier quand il peut répondre la bonne chose, quand il peut en apprendre à tout le monde, mais surtout à l’étudiant en avant qui a un badge Parcs Canada sur sa chemise beige kaki. Il nous a même déjà incités à rapporter des petites roches, des coquillages, même si on n’avait pas le droit.

Mon père, c’est un voyageur collectionneur de cailloux.

Ça me fait penser que je dois mettre de la bière au frais. Mon père a déjà fait du vin. Et il était très bon. Il connaît le vin, mon père. Il a fait plusieurs routes des vins, même en Europe. Mais il aime aussi l’alcool fort… Voir mon père en pyjama, entouré de ses frères, dans un chalet au bout du Québec, avec un petit verre de Jack Daniel’s. Même à sept heures du matin. Ça vaut bien plus que le prix de la bouteille déjà vide. Un p’tit digestif? Ben oui, ben oui.

Mon père, c’est un gars de party.

Bon, je dois me lever. Mes parents s’en viennent. On doit commencer les réparations dans la salle de bain. Il a tiré ses plans pour les rénovations, tout est déjà fait dans sa tête, prenant grand soin de demander l’avis de mon chum. Il va arriver avec son bac à lait d’outils, sa chaudière blanche avec le rebord cassé pour mettre son moine électrique puis ses gants de travail. Mon père est aussi plombier, électricien, plâtrier, démolisseur, céramiste.

Mais il est surtout papa. C’est mon papa. Du haut de ses soixante-quatorze ans, pas mal toutes ses dents, même plus de lunette et même plus d’ongles de gros orteils, c’est le meilleur père que je ne pouvais pas avoir.

Mon père, c’est un exemple unique.

Merci pour tout. Je t’aime.

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