Noel de l'ogre

Le Noël de l’Ogre

Ghislain Cadieux nous sert une nouvelle de Noël qui sort de l'ordinaire, avec une fin pour le moins inattendue.

Entre les bancs et les tables vides de la salle à manger du gîte Ami flotte une lumière tamisée par la neige qui, à l’extérieur, tombe dru. Des bruits d’ustensiles qui s’entrechoquent. Des voix s’élèvent dans le lointain. Sur les murs, des décorations festives tentent d’égayer un décor autrement austère et vieillot.

Une femme en uniforme entre. Ses cheveux châtains montés en un chignon sévère sur sa tête tranchent avec sa silhouette menue et son visage fatigué. Elle se dirige vers le comptoir et s’y penche. Derrière, dans la cuisine, les néons prennent le relais. Trois femmes et un homme s’y affairent, tranchant, coupant et pilant ce qui deviendra un festin de Noël.

« Salut », lance la policière aux têtes qui se retournent. « Je peux parler à Brigitte? On m’a dit qu’elle devrait être ici à cette heure. »

Deux des femmes échangent un regard. L’homme la jauge. « Vous, vous y vou-vou-voulez quoi à Brigitte? » bégaie-t-il.

Mais avant qu’elle ait le temps de lui répondre, la troisième femme sort de derrière le four.

« C’est à peu près temps que vous vous pointiez le nez. Nom de Dieu… J’ai bien pensé que vous ne viendriez jamais. »

« C’est vous, Brigitte? »

« C’est moi, Brigitte. Et vous, vous êtes? »

« Enquêteuse Brébeuf. »

« En affaire officielle? »

« Non. »

« Alors, t’as peut-être un prénom? Dans ma cuisine, on a tous des prénoms. »

Brigitte a des cheveux gris jaunis par des années de tabagisme. La quarantaine avancée, mais des yeux pairs entourés de rides prématurées. Elle porte un gilet à manches longues aux couleurs criardes sur lequel un renne au nez rouge sourit.

L’enquêteuse Brébeuf hésite; lui donner son prénom lui donne l’impression de perdre le contrôle de la situation avant même de commencer à la questionner. Aux côtés de Brigitte, les deux autres femmes et l’homme semblent mal à l’aise tandis que le silence s’étire.

« Naomie », soupire-t-elle finalement; après tout, elle n’est pas en service.

« Bon! » dit Brigitte, souriante. « Contente de te rencontrer, Naomie Brébeuf. Moi, c’est Brigitte Bardot, aucun rapport avec la chanteuse. T’es ici pour l’Ogre, hein? »

« Oui, exactement. Vous avez une minute? »

« Je, je c-croyais que l’enquête était finie? » demande le bègue.

« Elle l’est, Benoit, » lui répond Brigitte d’une voix maternelle. « Mais Naomie a besoin de tout savoir parce que c’est son job, n’est-ce pas, Naomie? »

L’enquêteuse acquiesce.

« Bon, » dit la cuisinière en s’adressant à Benoit. « Continue à couper les carottes et, les filles, finissez donc de préparer ces fichues tourtières, voulez-vous? »

Brigitte se retourne vers Naomie.

« Vous voulez un petit café à l’eau de moppe? Vous avez l’air d’en avoir besoin. Y’est buvable. »

L’enquêteuse accepte, quoique peu convaincue, et les deux femmes sortent de la cuisine.

Des flocons découpés dans du carton tapissent les murs et un sapin éclaire un coin de la pièce. Par les fenêtres, la neige ne finit pas de tomber.

Elles prennent place au milieu des tables. D’un côté, Brigitte fixe la policière. De l’autre, Naomie porte prudemment le café à ses lèvres et grimace en goûtant le liquide noir comme de la mélasse. Elle le repose sur la table, bien décidée à ne pas y retoucher malgré la fatigue qui l’accable.

« Vous avez la charge de la cuisine, madame Bardot? »

« Madame Bardot, ça, c’est ma mère. Appelle-moi Brigitte, hein? Et oui, je suis en charge de la cuisine depuis… eh bien, depuis une dizaine d’années. Mais c’est rien comparé à celle qui a mis l’Ogre derrière les barreaux, hein? Bravo. »

« Vous avez suivi l’enquête? »

« Comme tout le monde ici. À la télé. »

« Qu’en pensez-vous? »

« Épouvantable. Juste épouvantable. Ces pauvres mômes… Mais, Naomie, je suis certaine qu’à te voir les poches en dessous des yeux, t’es pas venue pour demander son opinion à une vieille cuisinière, hein? »

Et pendant un instant, Naomie elle-même ne sait plus ce qu’elle fait là. N’a-t-elle pas fait son travail? N’a-t-elle pas mérité son congé? Puis, son appartement vide lui revient en tête. Sans vie. Sans famille et sans décorations.

« Non pas exactement, » continue-t-elle. « À vrai dire oui, d’une certaine façon. Même si on a arrêté l’Ogre, vous voyez, on a été très lents à connecter la disparition des sans-abri et des enfants… Géographiquement, ça ne tenait pas. Et la première chose que votre directrice m’a dite lorsque je lui ai annoncé la connexion entre les deux dossiers est que c’était votre hypothèse depuis le début. Vous voudriez m’éclairer là-dessus? »

« C’est un crime de penser, hein? »

« Non, absolument pas. Je voulais seulement savoir… »

« Savoir si vous auriez pu sauver le deuxième? »

Le regard vide, Naomie acquiesce.

« Je vois… T’as du temps? Tu vas pas t’endormir? Tu devrais te voir les cernes en dessous des yeux… T’as pas une famille à aller rejoindre, hein? Et moi, j’ai tout un repas de Noël à préparer, tu sais.

« J’ai du temps, répond Naomie. »

« Alors, bois ton café. C’est pas du Starbucks, mais il fait ce qu’il a à faire, si tu vois ce que je veux dire. Je t’explique ça. »

Naomie porte le café à ses lèvres et boit. Même s’il goûte la nicotine, elle doit admettre qu’il fait effectivement effet.

Brigitte acquiesce puis se racle la gorge comme si elle s’apprêtait à donner la prestation de sa vie, ce qui à peu de chose près est le cas.

« Est-ce que vous cuisinez, Naomie? À la maison, je veux dire. »

« Pas dernièrement », s’entend-elle répondre en pensant à la dernière fois où elle a vu sa famille, il y a des mois de cela.

« Eh bien, dans tous plats mijotés, continue Brigitte d’un ton professoral, que ce soit un bœuf bourguignon, un ragoût ou un chili, l’ingrédient central, c’est la viande. C’est ça qui donne le goût et la texture. C’est pourquoi j’utilise rarement de la volaille, c’est trop sec, insipide. On peut la griller — je la sers plus souvent que je le voudrais, question d’économie — et ça se mange, mais j’la cuisine jamais pour moi. La vraie viande, la bonne, ça l’a un arrière-goût de sang. »

Tout en parlant, la cuisinière gesticule et fait de larges mouvements des mains. Un brin de fierté dans le regard, elle fixe le dessus de la tête de Naomie, comme si elle a répété sa présentation à maintes reprises.

« Et je te parle de ça, pis tu t’en fous, mais c’est important. L’âme d’un restaurant trouve toujours sa base dans la qualité de la nourriture qu’on y sert. Et tout être humain — oui, même les restants de fond de ruelle — mérite une bonne part de viande dans son assiette. C’est ce qui nous rappelle notre place dans le cycle de la vie. Directe au milieu. Et ça, je l’ai toujours cru : la nourriture, c’est le centre d’un cycle infini qui unit la vie et la mort. La nourriture c’est la vie et la mort. Et c’est pour ça que, peu importe ce que pense la police, une cuisinière en sait beaucoup sur ceux qui mangent ses petits plats. Tu comprends ce que j’essaie de dire, hein? »

La policière secoue la tête de droite à gauche.

« Quand toute l’histoire de l’Ogre se déroulait, continue Brigitte, quand tu es venue parler à notre directrice, t’as pas cru bon de passer me voir, hein? Pour toi, j’en valais pas la peine, et pourtant… Pas que je suis une snitch. Ah ça, non. Mais si c’est pour des enfants… Si tu m’avais questionnée lorsque le premier enfant a disparu, comme tu as questionné la directrice… Je connaissais l’Ogre. Peut-être que ça aurait aidé. Ou peut-être pas. Qui sait?

Mais deux enfants sont morts et tu viens juste de mettre les pieds dans ma cuisine, hein? »

***

Pour Brigitte Bardot, tout a véritablement commencé avec l’arrivée de la saison chaude.

La première canicule s’était montré le bout du nez dès le début de juin, emportant avec elle un temps humide et une chaleur suffocante. À l’intérieur du gîte, on suait à grosses gouttes et maints clients profitaient du ruisseau de la Brasserie qui passait à côté pour se rafraîchir. Comme à chaque début d’été, un véritable petit village se construisait en bordure du cours d’eau, plage comprise. Les sans-abri y dressaient leurs tentes et y vivaient en attendant que les forces policières et la Ville viennent les expulser. Tout au long de l’été, ils le reconstruiraient avec la ténacité des vermines que l’on tente de mettre à la porte.

D’autres parmi les habitants du gîte préféraient l’exode. Ils partaient autre part, planter leur tente sous d’autres cieux, et qui sait, peut-être trouver leur bonheur dans d’autres amas de béton et d’asphalte. Chose certaine, au gîte, l’achalandage piquait du nez. Les lits se vidaient et le nombre d’assiettes à remplir diminuait.

Enfin, aux côtés des campeurs et des voyageurs, il y avait aussi les habitués : ceux qui arrivaient à se rendre utiles et que le gîte acceptait à longueur d’année. Un de ceux-ci s’appelait Steven Barkley. « Un petit salop de la pire espèce, si vous voulez mon avis, dit Brigitte. Mais un lèche-cul plutôt doué, qui parvenait à nettoyer le cul de la directrice d’une main tout en arrêtant les batailles de l’autre. On regardait ailleurs lorsqu’il volait les desserts, les frites ou les cigarettes des autres locataires. Vous voyez le genre. Moi, j’appelle ça des trous du cul institutionnels. La directrice appelle ça un mal pour un bien. J’vois pas le bien là-dedans, mais bon… j’suis pas directrice, hein? »

Steve aimait particulièrement tabasser les plus faibles et ceux qui ne rendaient pas les coups. Ils ne s’étaient jamais fait prendre, lui et ses amis, même si tous savaient ce qu’ils faisaient.

Il a été le premier à disparaître, la première victime de celui que les médias allaient surnommer l’Ogre bien avant que qui que ce soit ne le baptise ainsi.

Steve vivait au gîte depuis cinq ans et n’avait jamais été absent bien longtemps. Après deux semaines sans nouvelles de lui, la directrice a signalé sa disparition aux autorités.

« Imagine-toi, dit Brigitte, comment ça peut se passer lorsqu’on vous appelle pour signaler la disparition d’un sans-abri, sans-emploi, sans-famille, sans-attache. T’entends-tu le sarcasme dans la voix au bout du fil? Tu vois-tu l’amusement dans les yeux des deux policiers qui se pointent des jours plus tard? C’est à peu près comme ça que ça se passe, je te dirais. On a eu beau leur dire qu’il était ici depuis cinq ans, qu’il a jamais quitté, que c’était pas dans ses habitudes, même qu’on le considérait comme faisant partie de la famille — un sale con de beau-frère, mais un frère quand même —, y’en ont rien eu à foutre. Le signalement du disparu a dû finir dans un vieux cartable qui accumule encore aujourd’hui la poussière sur une machine à café. Vous… »

L’accusation meurt entre ses lèvres. Luttant contre les émotions, Brigitte prend son visage entre ses mains, puis, d’un mouvement théâtral, inspire profondément pour se donner de la contenance et rajoute : « S’en suit quatre autres disparitions. Des campeurs, d’autres des habitués. Tous, des cons. Je crois que Double-Portion, ou l’Ogre comme on l’appelle, a un faible pour les cons. »

Naomie la regarde avec perplexité : cette réaction soudaine, exagérée, ce mot « con » qu’elle répète. Son instinct lui dit que Brigitte joue la comédie.

Mais pourquoi mentirait-elle? Et la réponse lui vient aisément. Parce qu’ils étaient des cons. Consciemment ou non, elle ne les regrette pas et elle se sent coupable. Puis, la policière se demande si son fils la regretterait, elle. Si je disparaissais, est-ce qu’il verserait une seule larme? Après tout, à ses yeux, je fais sûrement partie de la même catégorie.

« L’Ogre, relance-t-elle, vous le connaissiez bien? »

« Bien? J’dirais pas. Je l’appelais Double-Portion, du temps où il dormait au gîte, avant qu’y aille se perdre dans les champs proches du ruisseau. Il prenait toujours une deuxième portion. Y’ont pas le droit à deux portions, hein? Mais je faisais une exception pour lui parce qu’il était tellement grand et large que je me disais qu’il devait bien manger un peu plus. Alors, je l’appelais Double-Portion. Bizarre, mais tranquille. Pas un con. Du moins, je pensais… »

Naomie boit une autre gorgée. Le café lui pique la bouche, mais elle s’y est habituée. D’une main, elle défait sa toque qui tombe en une cascade de cheveux sur ses épaules. Elle soupire, soulagée. « Qu’est-ce qui vous a fait relier la disparition des sans-abri à celles des enfants?

« Oui, j’y arrive, » répond Brigitte. « C’est plutôt simple : je l’ai vu dans ces yeux. »

***

Un an avant l’affaire de l’Ogre, Double-Portion dormait et mangeait au gîte. C’était un drôle de numéro : grand et corpulent comme un ours, il compensait en étant lent et doux comme un vieux chien. Il ne parlait pas, ne disait jamais un mot. Ça rendait les gens mal à l’aise, mais comme il ne créait pas de problème, tout le monde s’en accommodait. Il aidait par moments les ménagères. Le reste de son temps, il le passait à flâner dans les environs du lac Leamy ou du parc de la Gatineau. Lorsque l’heure de manger arrivait, il se pointait à la cafétéria.

« Tout ce qui semblait le motiver était la nourriture et s’il y a bien une chose qu’une cuisinière comme moi apprécie, ce sont les gens qui savent manger. »

La première fois où la douce image de Double-Portion a pris du plomb dans l’aile, c’était quelque temps avant que Steven Barkley ne disparaisse. On lui avait volé son dessert — une tarte aux pacanes —, et le tueur en devenir avait piqué une crise de tous les diables dans la cafétéria, comme un enfant en peine. Steve et ses hommes de main l’avaient immobilisé, mais pas avant qu’il n’eut envoyé un coup dans le nez de leur chef. Ils l’avaient jeté dehors, dans le stationnement, où il avait pleuré comme une Madeleine. Brigitte était allée le retrouver et, autant par pitié que pour se débarrasser de lui, lui avait donné un autre dessert, qu’il avait gobé avant de partir.

« J’l’ai jamais entendu parler, dit Brigitte. Peut-être qu’il est muet, je sais pas. Mais, et c’est le plus important, Double-Portion rendait tout le monde mal à l’aise. Pas à cause de son silence, mais à cause du bleu de ses yeux. Tellement pâle, que je me souviens d’avoir pensé qu’il me transperçait du regard. C’était comme s’il te passait aux rayons X et qu’il pouvait tout voir : de tes péchés jusqu’à tes B.A. C’est pour ça que j’y ai donné un autre dessert et que je lui laissais une deuxième portion : pour qu’il arrête de me lorgner. Moi, ça me dérangeait pas tant… J’en ai vu d’autres, mais je préférais lui donner ce qu’il voulait quand même, si tu vois ce que je veux dire. »

Fin juin, Double-Portion a disparu. Brigitte a posé quelques questions et a appris que Steve et ses gars l’avaient tabassé et qu’il s’était enfui dans la forêt près du lac Leamy. Elle alla le trouver avec de la nourriture et constata ses ecchymoses et son air d’enfant battu. Elle le regarda engloutir son repas comme s’il n’avait pas mangé depuis une semaine, ce qui était peut-être le cas. Puis, elle s’est sauvée, effrayée par son regard insistant qui réclamait une seconde portion que la cuisinière n’avait pas.

Brigitte avait fait cela à quelques répétitions jusqu’à la mi-juillet, autour du temps où Steve a disparu. Quand elle s’était rendue à Double-Portion pour la dernière fois, elle le trouva occupé à griller un rôti sur broche.

« Un gros morceau de viande bien saignant. Je me suis demandé où il avait bien pu trouver ça, mais je me suis dit qu’il y avait plusieurs explications possibles. Puis, il a posé le bleu de ses yeux sur moi, s’est léché les babines et, sans que j’puisse l’expliquer, j’ai compris que Steven Barkley cuisait sur son feu. »

Elle n’a rien dit à la police, car elle doutait qu’il ne la croie.

Après chacune des disparitions des membres du groupe de Steven Barkley, la directrice a appelé la police; elle suspectait quelque chose de grave, mais personne n’en fit grand cas.

« Quand le premier môme a disparu, dit Brigitte, je le savais instinctivement : c’était Double-Portion. Il avait dû prendre goût à la viande et voulait quelque chose de plus. »

« Alors, pourquoi n’êtes-vous pas venue nous voir? Vous avez dit que s’il était question d’enfant, vous… »

« Je sais ce que j’ai dit. Mais j’ai fait de la tôle quand j’étais jeune. Rien de grave, vous regarderez mon dossier, hein? Quelques vols de dépanneurs. Et s’il y a bien un truc qu’on apprend en dedans, c’est qu’y a rien de pire qu’une snitch… à part peut-être une snitch qui n’a pas de preuve. Si vous êtes pour balancer quelqu’un, assurez-vous qu’y puisse pas vous revenir dessus. Et toi, tu en aurais pensé quoi que je te dise qu’un cannibale a mangé le môme?

« Samuel. »

« Ouais, t’en aurais pensé quoi? »

« Nous aurions été vérifié. »

« Ouais, ben permettez-moi d’en douter. Vous avez fait quoi pour la disparition du Steve’s band, hein? Rien! »

« Alors, peut-être qu’on pourrait partager un peu de la culpabilité, qu’en pensez-vous? »

« Peut-être ou peut-être pas. Qui sait? »

***

Tout cela n’avait servi à rien, se dit la policière en sortant du gîte Ami pour prendre place dans sa voiture. Mais à quoi aurait-ce pu servir, après tout? L’Ogre est derrière les barreaux et il serait bientôt inculpé; les preuves contre lui sont accablantes. Samuel et Olivia sont morts et rien ni personne ne peut y changer quoi que ce soit. Alors, qu’est-ce que je faisais là?

Elle repense à son appartement vide. À côté de son lit, sur sa table de chevet, elle a une photo de Hugo et elle avec leur fils Nathan. C’est la seule photo qu’elle a prise lorsque Hugo l’a mise dehors.

Elle était toujours absente, qu’il lui a dit. Même quand elle était avec eux, sa tête était ailleurs. Ça et le fait qu’elle avait oublié à répétition de ramasser Nathan à l’école et que la dernière fois où elle l’avait vu, elle l’avait abandonné au centre commercial pour répondre à un appel urgent du travail.

Nathan a cinq ans. Elle est une terrible mère et elle le sait.

Voilà pourquoi elle est ici, au gîte, pendant que la majorité des familles se préparent à fêter Noël : elle chasse les fantômes d’enfants morts, car le seul enfant qu’il lui reste ne veut plus la voir.

Elle démarre et se met à rouler. Elle rejoint le boulevard des Allumettières, tourne sur Maisonneuve et laisse la route défiler devant elle. Le ciel est gris et la lumière du jour se perd rapidement. La tempête est passée, mais quelques flocons solitaires tombent encore.

Soudainement, elle tourne sur une route de bas-côté normalement inaccessible aux voitures. Elle roule encore un instant sur la route cahotante, traverse un pont et puis se gare. Elle met le pied dehors et sent le vent glacial sur son visage.

Toujours à chasser les fantômes, n’est-ce pas?

Elle passe dans le sous-bois en empruntant un vieux sentier que les bottes de nombreux policiers ont creusé dans la neige et arrive à la scène de crime. Des rubans jaunes marquent les limites et quelques collègues sont encore sur place. Elle s’identifie auprès du garde, William, un homme bedonnant à la moustache épaisse qui s’approche de la retraite, et passe sous le ruban.

Au-dessus d’elle, le vent siffle entre les arbres, le branchage nu se ballotte paresseusement au rythme de la nuit qui envahit la forêt. Derrière elle, William se racle la gorge, tousse d’une toux de cinq heures du matin, puis crache bruyamment. Elle se retourne, lui jette un regard rempli de reproche et il s’excuse poliment. Le silence revient. La neige craque sous ses pieds.

Au-devant d’elle, l’œuvre de l’Ogre pend des branches les plus basses, comme de petits fantômes blancs s’entrechoquant au rythme mystérieux de la brise.

Au milieu du repère du tueur, des pierres encerclent un espace de feu. Deux bûches y sont accolées.

Naomie passe sous le ruban de l’autre côté de la scène de crime. Elle ne sait toujours pas ce qu’elle fait là, mais la vue des os retenus aux branches des arbres par des ficelles lui a donné la nausée. Elle marche, s’éloigne de la route, et arrive à la rivière des Outaouais, qui tarde à geler. Un restant de coucher de soleil s’y reflète.

Ce qu’a dit Brigitte Bardot à propos des yeux bleus de l’Ogre lui revient en mémoire. Azur est le bon adjectif, pense-t-elle en se remémorant le visage effrayé du tueur. Les médias l’ont surnommé l’Ogre parce que les chiens pisteurs l’avaient trouvé endormi sous un pont autoroutier. Il y vivait entouré des os de ses victimes suspendus par des ficelles qui vibraient avec chaque auto qui passait au-dessus de lui. L’image avait marqué les esprits.

Avant d’être surnommé Double-Portion et l’Ogre, il s’appelait Max Latreille. Né d’une mère morte en couches et d’un père violent, Max était sourd et muet. Il avait été placé en maison d’accueil à l’âge de cinq ans et y avait grandi sans faire trop de vagues. À dix-huit ans, il avait échoué dans la rue et y avait survécu pendant une dizaine d’années.

Personne ne l’appelait Max depuis longtemps.

Ils l’avaient capturé sous le pont, mais il ne cuisinait pas là où il dormait. Sa « cuisine » était un peu plus loin sur la presqu’île où se trouvait la scène de crime principale. C’était là-bas qu’il avait dépecé et fait cuire les deux enfants, ainsi que plusieurs sans-abri.

« On chie pas où on mange, n’est-ce pas? » demande-t-elle à la rivière. Et à sa grande surprise, une voix lui répond : « Euh, Brébeuf, ça va? »

Elle se retourne. Devant elle, William la dévisage, sa main sur son arme. « Est-ce qu’il y a un problème? » crache-t-elle.

« Non, mais… »

« Alors pourquoi t’as ta main sur ton arme? »

Le front de William se creuse.

« Parce que t’as ta main sur la tienne. »

Naomie baisse les yeux et voit sa main prête à dégainer. Elle la retire. « Je suis désolée. Un peu fatiguée, je suppose. Je devrais rentrer. »

« Ouais, je crois que ça serait pas une mauvaise idée. T’as pas une famille qui t’attend? Moi, si j’étais pas en service, je serais avec ma femme. »

Naomie s’éloigne de la rivière et William lui emboîte le pas.

« Mais tsé, je comprends, dit-il. Finir une enquête de ce genre, c’est un peu comme mettre au monde. Pas que je puisse savoir ce que ça fait, mais j’imagine que ça te laisse un peu vide. C’est tout un poids à sortir, hein? Vingt ans passés, quand ma femme a accouché, je me suis senti un peu vide par après. Tsé, je dis « accouché, », mais elle a perdu le bébé. Donc, ouais, je peux pas savoir ce que ça fait, mais pour le peu que j’en sais, ça te laisse un peu vide.

Elle le dévisage sans rien dire.

« Ouais, reprend-il, un peu trop d’information, tsé. J’y pense toujours à ce bébé autour de ce temps-ci de l’année. Pis à te voir la face, j’ai pensé que tu avais besoin de l’entendre. T’as un enfant, non? »

« Oui. »

« Bon, va dont le retrouver. Y a pas un jeune sur la Terre qui voudrait passer Noël sans sa mère, moi je te le dis. »

Les deux policiers reviennent à la scène de crime. William crache bruyamment encore une fois, mais Naomie n’y prête pas attention. « William, tu crois qu’on peut deviner des choses en regardant quelqu’un dans les yeux? »

« Genre, comme voir son âme au travers de ses yeux? »

« Voir de quoi il est capable, oui. »

« J’sais pas. Mais si tu penses à l’Ogre, c’est vrai qu’il en a toute une paire. J’sais pas ce que ça peut vouloir dire, mais moi, je dirais que c’est pas bon signe. »

« Tu trouves pas ça drôle qu’un simple d’esprit comme lui ait pu venir à bout de cinq bons gaillards? Des enfants, peut-être, mais… »

« Naomie, toutes les preuves sont là, tsé. On a trouvé les ossements dans sa tanière. On a la preuve de sa présence sur les lieux de l’enlèvement de la dernière. »

« Olivia. »

« Oui, et on a l’arme du crime. Quant au motif, tsé! »

« Il aimait manger. »

« Oui. Bon, allez, tu devrais rentrer chez toi. Tu devrais vraiment te voir la face. »

« T’es pas le premier à me le dire aujourd’hui. »

« Ça veut dire quelque chose, non? »

Naomie acquiesce, puis retourne à sa voiture. Elle allait dormir ce soir, mais pas avant d’avoir réglé une dernière chose.

***

Entre les bancs et les tables vides de la salle à manger du gîte Ami oscille une clarté électrique qu’un vieux lampadaire esseulé projette de l’extérieur. L’arbre de Noël est éteint. Ses branches comme autant de poignards se découpent dans le noir.

Une silhouette entre, se glisse vers la cuisine où les relents du festin se mélangent toujours à l’odeur des habitants du gîte. Quelque part, des éclats de voix s’élèvent, puis se taisent.

Tapie dans un coin, Brigitte Bardot épie l’intrus qui entre dans sa cuisine. Après la visite de cette policière, elle s’y attendait un peu, mais avait espoir de ne pas se rendre jusque-là. Après tout, même si la dénommée Naomie Brébeuf n’avait pas tout à fait semblé croire son histoire, elle n’avait alors pas de mandat et elle n’en obtiendrait jamais. Comme elle lui avait dit, il n’y a rien de pire qu’une snitch sans preuve.

Brigitte avait espéré que la policière comprendrait le message.

Et de toute façon, après le festin de ce soir, il n’y a plus aucune trace de ses crimes. Elle-même s’était pris une grosse portion de tourtière. Ce fut délicieux. Tout avait été mangé, nettoyé et rangé. Alors, pourquoi se tenait-elle ainsi dans le noir avec un long couteau de cuisine?

Parce qu’elle n’aimait pas que l’on fouine dans sa cuisine. Simplement.

Brigitte lève son arme, s’approche, prête à frapper. La lumière du réfrigérateur s’ouvre, l’aveugle. Quand elle retrouve la vue, elle voit l’arrière de la tête de la personne qu’elle s’apprête à tuer. Cheveux courts. Ce n’est pas la policière.

Sans faire de bruit, elle dépose le couteau, s’appuie contre le comptoir et allume une cigarette. L’intrus sursaute au bruit du briquet, se retourne. Il s’agit de Benoit. Il est tellement surpris qu’il bégaie sans parvenir à s’excuser. Il est venu pour un autre morceau de tarte au sucre avant de se coucher.

Brigitte rigole, lui donne le dessert qui a failli lui coûter la vie et lui ébouriffe les cheveux avant de le regarder s’en aller. Elle s’assoit dans le noir, fume la cigarette qui éclaire son visage.

« Quelle conne », se reproche-t-elle. Le problème n’est pas tant qu’elle n’aurait pas pu le tuer, mais qu’elle l’aurait fait dans sa cuisine, ce soir. Après tout, même elle n’a pas envie de passer cette nuit à évider un corps; c’est Noël pour tout le monde.

Non, elle aurait pu le tuer. Certes, elle aurait dû faire plus attention, car elle n’avait plus l’Ogre à sacrifier aux policiers, mais bon. La police n’avait fait que le rapprochement entre la disparition du Steve’s band et des deux enfants et l’Ogre tandis qu’elle devait bien en avoir tué au moins une dizaine en tout.

Et c’est pour cela qu’elle sait très bien qu’elle aurait pu lui enlever la vie, parce que même Benoit, le gentil Benoit, est un sans-abri, et tout le monde se fout d’eux. Ils vont, ils viennent et, un bon jour, ils vont, mais ne reviennent pas. Ça fait partie de la vie.

Tant qu’on ne court pas après des viandes plus recherchées comme l’a fait l’Ogre, on peut bien tuer autant que l’on veut.

***

Pendant que la vie de Benoit était sauvée par la lumière d’un réfrigérateur et un scalp rasé, Naomie Brébeuf était couchée sur le sofa du salon. Elle avait écouté les conseils de son collègue et avait fait taire ses soupçons avant d’aller acheter des cadeaux de dernière minute pour son mari et son fils. Hugo avait accepté qu’elle passe la nuit de Noël avec eux.

Le sofa était plutôt confortable et si elle n’arrivait pas à dormir, ce n’était pas parce qu’elle était triste. Il y avait longtemps qu’elle s’était sentie aussi bien. Ils avaient passé une bonne soirée, mangé un bon repas de Noël, écouté un film et puis s’étaient couchés après que Nathan eut joué jusqu’à satiété.

Non, si elle n’arrivait pas à dormir, ce n’était pas parce qu’elle n’était pas heureuse.

FIN

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Mélanie Jeanne Francoeur

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Notre chroniqueuse Kim Messier s’est entretenue avec l’auteure du roman La bile noire, Mélanie Jeanne Francoeur, pour discuter du processus de création qui a mené à la publication de son premier roman, La bile noire, paru aux Éditions Du Tullinois.