Nexus
Un NEXUS est une intersection, une connexion, généralement là où de multiples éléments se rencontrent.

Ce soir, c’est la pleine lune, et je ne sais pas quoi penser de la visite que j’ai reçue plus tôt.

Une dame frappe à ma porte. J’imagine qu’elle s’est peut-être égarée ou qu’elle a quelque chose à me vendre, mais elle me regarde dans les yeux après m’avoir jaugée et m’informe : « On m’a dit que je devais venir ici, mais asteur, je comprends que c’est toi que je suis venue voir. »

Qu’est-ce que cela signifie exactement?

Il pleut dehors et il fait déjà noir. Une froide soirée d’automne qui tourne à un début d’hiver. D’instinct, je n’ai pas envie d’ouvrir la porte ou d’interagir avec cette personne. Pas qu’elle ait une allure exceptionnelle, mais une sensation au creux de mon ventre me dit – non, me crie – de ne pas la laisser entrer. Surtout que je viens juste de coucher mon bambin pour la nuit : en tant que mère vivant seule dans un vieux quartier louche, on n’est jamais trop prudente.

Malgré moi, mes lèvres prononcent : « Il fait froid, voulez-vous entrer une minute? »

J’essaie de comprendre qui elle est et ce qu’elle fait là.

« Y’était temps que je vienne faire un tour, » poursuit-elle.

Confuse, je dévisage la survenante : pas grande, des lunettes, un manteau rose et bleu – aucun signe distinctif.

« Ok », que je lui réponds un peu stupidement, espérant qu’elle m’éclaire davantage.

« C’est un Nexus ici, tu le sais, hein? »

Depuis que j’habite le coin, je dois avouer qu’il y a eu quelques occurrences hors du commun : des rêves angoissants, une silhouette m’observant par la fenêtre, mais invisible quand je la considère de front, des craquements qui ressemblent à des bruits de pas. J’ai parfois fait brûler de la sauge, en me disant à moitié que c’était juste dans ma tête, et les phénomènes s’apaisaient un temps. Mais quand même.

« Je suis pas trop sûre de ce que vous voulez dire… »

« Écoute, je le sais que tu les entends. Je suis venue t’aider. »

Mes pensées retournent à mon garçon, dormant dans la pièce juste à côté. 

« Je suis pas super à l’aise. Vous me prenez un peu de cours, là. Est-ce qu’on pourrait faire ça une autre fois? »

Elle me fixe. « C’est toi qui décides, mais je pense qu’on devrait faire ça tout de suite. »

« Je préfère pas comme c’est là. » Je sens le nœud d’anxiété familier se tortiller dans mes entrailles. Je déteste être surprise, les imprévus ou les étrangers. Je ne me sens pas apte à dealer avec ça, là. Je veux ma soirée de repos.

« Ok, je comprends, je te laisse, » dit-elle.

Elle s’attarde dans l’entrée, comme si elle a quelque chose à ajouter, puis elle repart dans la nuit avec son parapluie. 

Quelle visite bizarre.


Je décide d’aller me coucher tôt, car j’ai travaillé toute la journée et je suis épuisée. Depuis la garde partagée, les semaines à prendre soin de mon fils sont plus rudes et les nuits, pas de tout repos.

Malgré la fatigue, je n’arrive pas à trouver le sommeil. C’est sans doute la faute de la lune qui illumine mon environnement plus que d’habitude, me laissant survoltée.

Après un moment où je me sens dériver dans une mi-torpeur, je me réveille dans une montée d’adrénaline, le cœur battant.

Des pas dans la cuisine. Fermes. Ceux d’un homme, je dirais, qui porte de gros souliers. 

What the fuck. 

Je sais que la porte est barrée et je n’ai entendu personne entrer. J’ai trop peur pour bouger. De toute façon, après avoir essayé, je réalise que je ne peux pas. Je suis paralysée. 

Merde.

Je distingue une deuxième présence venant du fond du couloir s’approcher, une enjambée plus légère que la première. Je me dis que je dois rêver.

Pourtant, à part ces sons déplacés, tout me semble normal autour de moi. Tout est à sa place. Solide. Réel.

Pendant plusieurs minutes, incapable de bouger, j’écoute les allées et venues sans comprendre. Puis, sans que j’aie perçu qui que ce soit entrer dans la chambre, je sens quelqu’un me saisir les chevilles et me tirer vers le bas.

Stupéfaite, je pense mourir de frayeur.

Mentalement, je me débats, j’essaie de crier. 

Je crois que j’ai réussi à bouger mes pieds et la prise se retire. 

Je retombe dans un mi-sommeil pour une durée indéterminée.

J’entends Élix se lever et de ses petits pas venir dans le corridor.

« Bon, il s’est encore réveillé », que je me dis.

C’est assez typique chez un enfant de 2 ans. Mais le hic, c’est que la barrière de sa bassinette est levée, donc il n’y a aucun moyen pour lui de s’en échapper.

En silence, je sens son petit corps grimper dans mon lit et venir se coller dans mon dos. Or ce n’est pas le corps d’un bambin qui m’enlace par derrière, mais bien celui, pleine longueur, d’un adulte. Je sens des mains étrangères se glisser sous mon chandail et j’essaie de me démener, mais sans succès.

Je suis toujours paralysée.

Pétrifiée, je ramasse un brin de courage et je projette ce que je peux d’énergie autour de moi afin de me protéger.

« LÂCHE-MOI », que je rugis dans ma tête.

La silhouette se dissipe, mais cette fois, impossible de retrouver le sommeil. 

Ça ne marche pas, là. Dans ma lucidité endolorie, j’essaie de me rappeler ce que je sais à propos des défenses psychiques. Pourtant, mes grilles de cristaux sont en place dans tous les coins. Pourtant, j’ai une bonne hygiène dans mon champ éthérique…

Alors que mon esprit s’entremêle à la recherche de ces informations, deux bras me saisissent par derrière, semblant venir d’à travers la grande fenêtre située à ma tête. Cette fois, ce n’est pas une caresse. Les mains griffues trouvent mon cou et l’enserrent. Ma poitrine brûle comme je commence à manquer d’air. 

J’ai l’impression que mes poumons vont exploser. 

Panique. 

Débattement. 

Étouffement.

HURLEMENT.

Je me redresse d’un coup, libérée de mon enchaînement. Mon bébé vocifère comme je ne l’ai jamais entendu.

Pas un pleur de « j’ai faim ».

Pas un chignement de « je veux maman ».

Non.

Un vrai hurlement de terreur.

Je cours vers lui pour le prendre dans mes bras. Les yeux écarquillés, je peux lire l’horreur sur son visage. Je le berce et tente de le réconforter, mon cœur de maman déchiré.

La peur fait place à la colère.

Là, c’est assez, pas question qu’on s’en prenne à mon enfant.

Je n’ai peut-être pas la force de défendre toute la maison, mais je peux au moins défendre ma famille. Après avoir déposé Élix dans les draps, je prends un moment pour me ressaisir. Méditative, je parviens à me centrer. Ma respiration se calme et je sens l’énergie circuler comme il faut dans tous mes canaux. Plus confiante, je me recouche.

Tenant mon fils contre moi, je sens ma conscience dériver à nouveau, mais cette fois, j’ai connaissance de son expansion. Ma présence se dilate, prenant place d’abord autour du lit, puis partout dans la pièce. J’y conjure une bulle protectrice, un bouclier impénétrable pour les spectres qui nous hantent.

Observant la scène d’en haut, je ne suis pas impressionnée. Il m’est arrivé de me promener hors de mon corps auparavant. 

En reculant davantage mon point de vue, j’aperçois, trônant au centre de ma demeure, son pilier : ce mince cristal lumineux qui s’étire jusqu’au ciel. Je l’ai déjà vu dans plusieurs états cette colonne, mais aujourd’hui sa lumière est comme un phare attirant à lui une pléiade de masses informes et tournoyantes, comme des mites hypnotisées par une lanterne, fascinées.

Je les trouve plutôt insignifiantes, ces apparitions. Irritantes. Dans ma position de dominance, je n’en ai plus peur. Je me demande plutôt ce qu’elles font là et ce que je peux faire pour m’en débarrasser. 

C’est alors que derrière moi retentit un immense grognement, si profond qu’il fait vibrer tout mon être. Me retournant, je me trouve face à une énorme structure sombre, un nuage gris si grand que, telle une fourmi devant un géant, je n’arrive pas à en distinguer la nature. Cette silhouette, je le sens, est bien amusée par ma présence. Je me sens moins sûre de moi tout à coup. Avec un effort, je projette mon esprit encore plus loin, à la hauteur de cette entité qui vient menacer mon foyer.

Je n’ai qu’une certitude : cette nuit, c’est lui ou c’est moi. Sans blague.

La figure qui se dessine est celle d’un serpent hideux et gigantesque, me narguant de son air hostile. Ses yeux vides sont des abîmes étrangement expressifs, maléfiques. Son corps imprécis et vaporeux m’entoure, ondulant. La bête s’exprime à moi dans une langue gutturale profonde et sifflante dont je ne saisis pas les mots, mais dont je saisis le sens au plus profond de mon âme. Elle est venue me défier, me tester.

« Humaine, tu ne vaux rien devant les puissances ancestrales qui habitent cette terre, » crache-t-elle. 

« Je suis la gardienne de ces lieux et tu n’as rien à faire ici. Retourne d’où tu viens. »

Amusée, je la sens s’agiter, tournoyer, comme un vent de tempête qui se lève alors que s’obscurcit mon entourage et disparaissent ses traits.

« Je peux aller où je veux et faire ce que bon me semble. Sister. »

Sister?

Sans plus de dialogue, je sens nos forces psychiques entrer en collision. Je suis tout aussi informe que lui à présent et il est évident que ma tornade est moins forte que la sienne. Je déploie ma volonté et lutte de mon énergie, mais, comme une partie de bras de fer contre un adversaire de calibre déraisonnable, je me sens faiblir. Je sens son étau se resserrer, me posséder.

Et puis, je n’ai pas envie de lutter. Je suis juste tellement fatiguée.

Si tu y tiens tant que ça, prends-moi. J’accepte, j’accueille, je lâche prise. Tu ne pourras pas me briser. Je reconnais ton existence et ta vérité. Je suis tannée de me battre.

Je sens tous mes « muscles » se relâcher. Je ferme les yeux et m’abandonne. Si c’est ici que je meurs, alors qu’il en soit ainsi. Vindicateur, je sens le monstre me transpercer avec brutalité, me pénétrer, me consumer. Chacune de ses molécules fusionne avec les miennes et je me sens gonfler de l’intérieur par toute cette noirceur qui me remplit et menace de me faire éclater. 

Ça fait mal, mais c’est si s’est bon de s’oublier. C’est si simple de mourir, au fond. 

Puis, au summum de l’expansion, comme une ultime inspiration, vint une pause, une vacuité béate, le regard au ciel, anéantie. 

Tiens, c’est le matin, le ciel est bleu, il fait soleil.

Captivée, baignée de lumière et libérée de structure, je souris. Pleine d’amour, le cœur grand ouvert. C’est alors que je sens un changement s’opérer. Chaque parcelle de mon être se transforme. Une par une, les particules de noirceur s’illuminent par l’intérieur, digérées des millions de fois dans mes cellules. Ma poitrine irradie, brûlante d’un feu insupportable. S’amorce un processus de rétraction rapide.

Contraction après contraction, je me sens revenir à moi-même. En fait, je ne sais si c’est moi qui vis l’accouchement ou si c’est à moi à qui on donne naissance. De retour dans mon corps, tout en moi et autour de moi n’est que bien-être chaleureux et lumineux.

Divin.

Comme Kali, j’ai dévoré le démon.


Ce matin, je suis exténuée, mais paisible. La maison est tranquille aussi. Vacante.

Mon bébé dort encore, plusieurs heures après son heure habituelle de réveil : un répit bien mérité pour maman.

Je prends mon café, pensive, caressant ma poitrine de façon distraite, là où, nichée sur mon cœur, se cache la forme entrelacée d’un serpent tatoué.

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