Mensonges

Les mensonges que l’on se raconte

Devant toi, le mouvement de la foule se répand. Les pieds battent le sol. Les corps se balancent. Les bras se lèvent et redescendent en cadence. Telle une machine bien huilée, les spectateurs font la vague tandis que les musiciens sur la scène se déchaînent.

Tous, sauf toi.

Toi, tu observes le mouvement des mâles et des femelles, leurs bras qui battent l’air tel un essaim d’abeilles menacé. Chez les insectes, on appelle ce phénomène le scintillement. Les ailes se lèvent, se secouent, se rabaissent en cadence, faisant croire aux prédateurs qu’ils ont affaire à une bête autrement plus imposante.

Mais peuvent-ils seulement deviner ta véritable nature derrière ton déguisement? Percevoir la faim qui te ronge? Comprendre le combat intérieur qui t’anime? Ou sont-ils prisonniers de leurs instincts, des lumières aveuglantes qui déchirent la nuit, de la musique et de l’alcool qui les étourdit? Si tu te révélais à eux, leur expliquait la raison de ta présence parmi eux, serait-ce la débandade ou la contre-attaque? Arriveraient-ils à comprendre autre chose que la violence?

Qui sait vraiment ce qui se passe dans leur tête?

Tu inspires profondément et tu t’enfonces dans la foule tel un apiculteur sans vareuse. Le scintillement des corps t’emporte. Les guitares t’agressent, les percussions font bouillir ton sang. Tu ne danses pas, mais tu te laisses ballotter à la recherche de quelque chose que tu ne saurais nommer. S’ils sentent le danger, cela ne se voit pas.

À ta droite, une femelle s’approche. L’effluve de sang qui émane d’elle te frappe de plein fouet. Tu peux tout sentir, jusqu’aux estrogènes et aux progestérones, en passant par les émanations aigres de sa sueur et le chimique de son maquillage nuptial. Tes pupilles se dilatent. Ton regard embrasse son buste généreux, les salières de ses épaules et la blancheur de son cou. Son regard capte le tien et un sourire narquois se dessine sur ses lèvres pulpeuses.

Un sourire de prédateur, te dis-tu. Et cette idée t’amuse.

Confiante, elle met sa main sur ton épaule et plonge son regard dans le tien.

Elle se croit en contrôle, songes-tu, découvrant tes dents d’autant plus.

La femme confond ta réaction pour une invitation et ses mains montent vers ton visage, te caressent le cou, t’ébouriffent les cheveux. Tu restes figé, incertain de la réaction appropriée, tandis qu’elle se balance lascivement devant toi. Elle capte ton malaise, te saisit les bras. Tu résistes, mais elle te désarçonne d’un sourire, guide tes bras derrière elle et se serre contre toi. Tu sens ses seins contre ton torse; elle ne porte pas de soutien-gorge. Tu te laisses aller, enfouis ton visage dans ses cheveux, renifles sa transpiration au travers du floral de son shampoing, de son parfum, de son déodorant. Ça te donne envie d’éternuer. Ça te donne envie de quelque chose d’autre.

Il y a tellement longtemps que tu n’as pas été touché.

Encore une fois, elle t’attrape les mains qui sont restées là où elle les a déposées, et elle les guide le long de ses courbes. Quelque chose qui vit au rythme des percussions se réveille en toi et tu lui saisis les fesses à pleines mains. Elle explose d’un rire alcoolisé, lève un regard amusé vers toi, mais ce qu’elle voit dans ton visage la refroidit aussitôt.

Elle recule.

Mais il est trop tard.

Tu la retiens et elle crie. Des yeux se tournent vers vous. Elle se débat telle une souris prise entre les mâchoires d’un crocodile. Tu la sers contre toi, exactement comme elle le désirait. De plus en plus fort jusqu’à ce que ses braillements se transforment en supplications, en halètements puis en silence. Tu plonges tes canines dans sa carotide.

Une explosion de dopamine. Un instant de connexion.

Tu goûtes son sang délicieusement métallique et légèrement alcoolisé, mais débordant de jeunesse, et tu bois, et tu bois, et tu bois, à longues goulées, sans t’interrompre, inspirant avec toute la force de tes poumons jusqu’à ce que le précieux nectar se tarisse et que tu doives t’élancer à la recherche de ta prochaine victime, encore et encore, pour seulement entamer la faim qui te ronge.

Mais tu sais que rien ne saurait te contenter.

 Alors, tu reviens à toi, au moment présent. La sueur coule sur tes tempes. Tes griffes creusent des sillons dans tes paumes.

Tu n’as pas bougé, réalises-tu, déçu et soulagé tout à la fois. Tout autour, les insectes se bercent au son d’une complainte que les musiciens ont entamée tandis que tu rêvais. La femme a disparu. Tu fouilles la foule du regard, humes l’air à la recherche de son odeur, mais ne trouves rien. Elle s’est évanouie parmi l’essaim, ne laissant aucune trace de son passage.

Ou presque.

Elle a réveillé ta faim. Cette satanée sensation qui jamais ne te quitte. Qui t’obsède. Qui trop souvent, exige que tu lui obéisses, faisant fi de tout le reste. Il serait tellement simple de la laisser prendre le contrôle, ici et maintenant.

Tu parcours la foule du regard. Personne ne se préoccupe de toi. Tous, ils scintillent, inconscients du danger qui se dissimule à la vue de tous.

Mais pourquoi scintillent-ils s’ils ne perçoivent pas le prédateur parmi eux?

Car tu n’es pas venu ici pour cela et ils le savent, penses-tu, les yeux arrondis.

Peut-être te comprennent-ils après tout? Peut-être sont-ils plus conscients que ce que tu croyais? Et comme la femme qui t’a fait rêver, ils te laissent t’imaginer pour un instant que tu as ta place parmi eux, que tu n’es pas seul au monde.

Que tu n’es pas un monstre!

D’un haussement d’épaules, tu rejettes cette idée : impossible, car tu n’es pas un monstre. Ce ne sont que des insectes. Ils ne sont pas conscients et ils ne peuvent pas te comprendre. Tu as eu tort de venir ici, parmi eux. Ils ne peuvent te donner ce que tu recherches.

Alors tu repars, seul, mais rasséréné par cette conclusion, et tu te dis que demain…, demain sera jour de chasse.

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2 réponses

  1. Ghislain, dans ses textes, attire notre attention, nous tiens en haleine et on s’attend à un dénouement totalement différent du sien jusqu’à en être un peu déçu. J’adore sa façon d’écrire. Toujours fascinant.

  2. Toujours content de vous décevoir, Mylena00! 😛 Tant que cela vous comble autrement. Merci d’avoir pris le temps de commenter. Bien apprécié.

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