Le petit veston, nouvelle de Hélène Massé

Le petit veston

Ariane

Un grand soulagement : voilà ce que ressentit Ariane au moment de remettre sa copie d’examen. C’en était fait de cette session éprouvante, de tous ces travaux à remettre en même temps, de ces études de jurisprudences plus complexes les unes que les autres. Heureusement, les examens qu’elle avait craints s’étaient avérés plus faciles qu’elle ne l’aurait cru. Étudiante en droit, elle devait travailler très fort pour atteindre les standards qu’elle s’était fixés. Désireuse d’obtenir un poste dans un bureau renommé, elle ne comptait plus les soirées, les fins de semaine où elle avait dû refuser les sorties entre filles, et même celles avec les gars de son groupe toujours disponibles pour une sortie au pub. C’était à se demander où ils trouvaient le temps d’étudier…

Maintenant, Ariane pourrait enfin profiter d’une semaine entière pour se reposer et se préparer mentalement à son entrée en stage, dans huit jours exactement.

— Fais-tu quelque chose demain? demanda-t-elle à son amie Élise.

— Pourquoi est-ce que tu me demandes ça? As-tu une idée en tête?

— Oui, justement! J’ai pensé qu’on pourrait faire une tournée des friperies. Avec le poids que j’ai perdu, plus rien ne me fait, et j’ai besoin de vêtements pour mon stage. Je me dis qu’avec mon petit budget…

— T’as raison! C’est vrai que les jeans et les cotons ouatés ce n’est pas la tenue appropriée pour travailler dans un bureau d’avocats, ajouta-t-elle. Tu te souviens du manteau que j’avais déniché l’année dernière? Si tu savais combien de filles m’en ont parlé. Et je me souviens que je l’avais eu pour presque rien.

— Alors, je passe te prendre demain matin? J’emprunte l’auto de ma mère et on part à la chasse aux aubaines. J’ai pensé qu’on devrait aller dans les petits endroits que j’avais repérés l’automne dernier. Près des lignes américaines. Une heure de route, à peine. Je t’envoie un texto avant de quitter la maison.

Tôt le lendemain matin, les deux filles partirent pour leur virée de magasinage.

— On va faire du shopping, la corrigea Élise en riant. C’est plus chic!  

Elles décidèrent de faire un arrêt à Granby, et de revenir dans le coin de Cowansville, puis de se rendre à Dunham et Frelishburg.

La journée était belle, et cette escapade improvisée réussirait à faire oublier les travaux, l’étude et les résultats qui viendraient bien assez vite. Passant devant un petit resto qui venait tout juste d’ouvrir, elles prirent un café et un croissant pour la route, véritable réconfort pour des étudiantes qui n’avaient pas l’habitude des endroits branchés.

Une quinzaine de minutes plus tard, elles s’arrêtaient devant leur première friperie. À la vue de la vitrine pauvrement décorée, les deux se demandèrent s’il n’eut pas mieux valu aller dans des magasins à bas prix au centre commercial. Mais, une seule pensée à leur budget d’une minceur de fin d’année universitaire les rassura sur leur décision. Elles trouveraient bien quelque chose d’intéressant. Chacune choisit un étalage pour débuter, mais en se disant bien que si l’une voyait un vêtement pour l’autre… Après presque une heure de ce manège, elles durent se rendre à l’évidence  : tout était dépassé et usé. Rien n’était intéressant. Découragées, elles reprirent la route et, après plusieurs arrêts tout aussi décevants, arrivèrent à Frelishburg, où un petit comptoir familial ne payant pas de mine attira leur attention. On ne sait jamais, se dirent-elles en haussant les épaules.

— Il faut que je regarde pour un petit veston, mentionna Ariane. C’est toujours pratique et je pourrais même le porter avec mes jeans la fin de semaine.

— Alors, moi, je vais voir les chemisiers le long du mur, ajouta Élise. As-tu vu les prix? C’est vraiment pas cher.

Et la fouille commença. Heureuse, Ariane trouva rapidement un veston passablement neuf dont les tons neutres pouvaient se marier avec à peu près tout. Elle dénicha un chandail passe-partout et un chemisier plus léger qu’elle réserverait pour une sortie spéciale. De son côté, Élise continuait à chercher le pantalon qui s’agencerait avec la blouse qu’elle avait repérée : blanche, toute simple, mais d’une coupe impeccable. Quelle ne fut pas sa surprise d’y reconnaître l’étiquette d’une grande marque qu’en d’autres lieux elle n’aurait pu se permettre.

Cet arrêt dans leur journée déjà bien entamée ne pouvait s’avérer plus rentable. Les deux amies avaient trouvé ce qu’elles cherchaient et à des prix incroyablement bas.

— Je n’en reviens pas, s’exclama Élise en lançant son sac sur la banquette arrière. C’est une adresse à retenir.

— On va sûrement revenir, répondit Ariane, tout aussi heureuse.

Sur le chemin du retour, elles louèrent de nombreuses fois leur bonne fortune, et manifestèrent encore une fois leur intention de revenir très bientôt.

— Je suis certaine que ma mère aimerait venir avec nous, dit Ariane en riant. Elle ira fouiner chez l’antiquaire que j’ai vu de l’autre côté de la rue pendant que nous serons à la friperie.

Après avoir déposé son amie chez elle, Ariane revint à la maison, trop heureuse de montrer tout ce qu’elle avait déniché. Elle s’amusa à essayer les vêtements devant sa mère impressionnée par leur si bonne qualité à un prix aussi dérisoire. Particulièrement ravie que sa fille ait opté pour un veston, elle caressa le tissu, examina les coutures et les boutonnières et reconnut une confection de haut niveau, même si l’étiquette indiquant la marque avait été coupée.

— T’as fait un très bon achat, dit-elle.

En voulant vérifier les poches du veston, elle se rendit compte qu’elles étaient cousues.

— Regarde, reprit sa mère, c’est un veston qui n’a pas été porté souvent. Les poches sont encore cousues. Va chercher les ciseaux.

Et la mère d’Ariane défit délicatement les coutures, bien faites, au point long, de chacune des poches.

— Tiens c’est bizarre, dit-elle. On dirait qu’il y a quelque chose à l’intérieur de celle-ci… Sans doute l’étiquette.

À leur grande surprise, il ne s’agissait pas d’une quelconque étiquette. Bien plié en quatre, un tout petit papier les laissa sans voix. Il y était écrit d’une main nerveuse : Help 764377 78 733 3667 872.

— Mais, qu’est-ce que c’est que ça? dit sa mère.

— Bizarre! Est-ce que ça pourrait être un appel à l’aide? se surprit à répondre Ariane, qui ne se lassait jamais de lire des polars, ses préférés étant sans contredit ceux de Louise Penny.

Se pouvait-il que quelqu’un ait délibérément caché ce message dans la poche du veston en prenant bien soin d’en coudre l’ouverture? Cette histoire était intrigante et méritait qu’on y réfléchisse. Ariane achemina un message texte à son amie Élise lui demandant de venir tout de suite. Ensemble, elles verraient si ce message valait la peine qu’on le prenne au sérieux.

L’écriture leur sembla négligée, comme celle d’une personne pressée. Quant à la série de chiffres, c’était à n’y rien comprendre. Après quelques minutes de discussion, elles décidèrent de faire part de leur découverte à la police.

— On n’est jamais trop prudent, ajouta la mère d’Ariane.

Un rendez-vous fut pris pour rencontrer un policier le lendemain au bureau de la Sûreté du Québec de Cowansville.

Veston en main, Ariane et Élise furent accueillies par une agente d’un certain âge qui leur sembla bien intentionnée. Elles lui montrèrent le petit papier que la mère d’Ariane avait placé dans un sac à sandwich transparent et elles racontèrent par le menu détail leur visite au comptoir familial de Frelighsburg. La longue expérience de l’agente se manifesta dans l’intérêt qu’elle porta au récit des filles. Elle ne mit en doute aucun des faits rapportés par Élise et Ariane, qui étaient passablement habituées à bien ordonner leur pensée, exercées qu’elles étaient à soutenir un argumentaire dans leurs cours.

L’agente reconnut qu’elle était en présence de deux jeunes filles sérieuses qui n’étaient pas venues raconter des balivernes.

— Le message est écrit en anglais, expliqua-t-elle. HELP. Il y a plusieurs anglophones dans ce coin, mais on ne peut pas oublier que la frontière américaine n’est pas très loin. Il va falloir qu’on vérifie avec la responsable de la friperie la provenance habituelle des dons qu’elle reçoit. S’il s’agit d’un véritable appel à l’aide, on ne peut écarter aucune possibilité. Je vais demander qu’on fasse des recherches sur ces fameux chiffres. C’est peut-être un numéro de téléphone. Ou une adresse? On va faire des vérifications et on vous rappellera.

— Est-ce que je vous laisse le veston? demanda Ariane.

— Oui, répondit l’agente en tendant la main. J’aimerais l’apporter à la responsable de la friperie, au cas où elle aurait une idée de sa provenance. 

Les questions étaient nombreuses et les réponses ne viendraient peut-être jamais. Mais, quelqu’un quelque part avait besoin d’aide. C’était du moins une possibilité qu’on ne pouvait balayer du revers de la main.

Ariane dut se résoudre à se procurer un autre veston, dans une boutique de la rue principale cette fois-ci. Traumatisée par la découverte du message dans la poche du veston acheté à Frelishburg, elle ne voulait pas y retourner de sitôt.

La semaine s’écoula sans aucun autre événement hors de l’ordinaire, ce dont Ariane et Élise furent soulagées. Mais, dans leur for intérieur, elles ne pouvaient oublier la personne qui était peut-être en danger et qu’elles devaient retrouver.

Le lundi suivant, Ariane se rendit à son lieu de stage et ne put s’empêcher de raconter son aventure à un collègue. La nouvelle fit rapidement le tour du bureau. À peine arrivée, Ariane devint la vedette dont tous admiraient la détermination, mais surtout le sens du devoir. Comme le voulait la coutume, on l’invita à se présenter et on lui assigna un petit bureau à côté de celui de Mathieu, un jeune stagiaire l’ayant précédé d’une semaine.

— Alors, ce n’est pas trop pire? lui dit-elle.

— Non, mais il y a plein de défis à relever si je me fie à ce qu’on nous disait à l’université, répondit-il, un sourire en coin. Si t’as besoin d’information, n’hésite pas, j’suis pas loin.

Grand brun à la carrure de joueur de football, il fit grande impression à Ariane, trop heureuse de se sentir accueillie par cet athlète aux yeux perçants.

Comme le temps passait et qu’Ariane n’avait reçu aucune nouvelle de l’agente de la Sûreté du Québec, elle prit la décision de lui téléphoner pour en avoir le cœur net.

— Si je ne vous ai pas appelée, c’est que je n’ai rien de nouveau, l’informa l’agente en question. L’enquête suit son cours, mais c’est long, des fois. 

Penaude, Ariane raccrocha la ligne. Ce n’était pas comme dans les films ou les romans. Tout ne se réglait pas dans les 24 heures.

Gabriella

Je m’appelle Gabriella et j’ai 20 ans. Je viens du Guatemala. J’ai marché plusieurs semaines pour sortir de mon pays, où j’avais très peur. Je ne pouvais plus aller à l’école, je n’avais pas de travail et j’étais toujours inquiète pour ma sécurité et celle de mes proches. Quand j’avais 18 ans, mes parents, des oncles et des tantes ont décidé de partir pour le nord en espérant atteindre les États-Unis pour vivre une vie meilleure. Je suis partie avec eux.

Nous savions que ce serait difficile, mais jamais nous n’avions imaginé que ce serait si épouvantable. En route, nous avons été attaqués par des bandits qui nous ont volé nos passeports et notre argent. Il a fallu nous cacher et changer de route. Nous nous sommes séparés en petits groupes pour éviter d’être repérés. Parfois, de bonnes personnes nous ont aidés en nous offrant de la nourriture et un endroit où nous reposer. Certains nous ont même donné de l’argent. Ces attentions nous ont permis de supporter les difficultés de notre longue marche. Nous avons même réussi à prendre un bus pour atteindre enfin les États-Unis. Mes parents avaient caché quelques bijoux dans leurs affaires. C’est ce qui a permis d’acheter le silence des douaniers.

Le trajet a duré six longs mois de souffrances et de peurs. Mais, tout était mieux que la possibilité de devoir retourner au Guatemala. Un jour où il faisait froid, une dame est venue nous voir en disant vouloir nous aider. Elle a convaincu mes parents de me laisser partir avec elle et leur a même donné des vêtements chauds. J’étais contente et je remerciais le ciel d’avoir mis sur notre route une aussi bonne personne qui savait parler notre langue.

Mais, c’était avant… Avant que cette dame que j’appelle madame décide de me garder à son service, et à celui de son mari, Monsieur.

Leur maison était très grande et très belle. En arrivant, j’avais remarqué la grande porte rouge, et les arbres si hauts tout autour. Madame me montra ma chambre, toute petite, mais comme j’avais dormi dehors depuis plusieurs mois, j’étais heureuse de coucher enfin dans un vrai lit. Ce n’est que le lendemain matin, quand madame est venue me chercher, que je réalisai que ma porte avait été fermée à clé. Pour ma sécurité, m’avait-elle dit.

— Maintenant, tu es à notre service, ajouta-t-elle sur un ton menaçant. Tu feras ce qu’on te demandera.

Voilà deux hivers que je sers Madame et Monsieur. Je fais toutes les tâches qu’on me confie et je finis rarement avant la nuit. Je ne peux sortir, je n’ai pas le téléphone ni la télévision, et je ne sais même pas le nom de la ville dans laquelle je me trouve. Quand madame sort, elle m’enferme dans ma chambre et me donne des travaux à faire.

Je suis découragée et je sais qu’il n’y a aucun moyen de m’en sortir. Je suis incapable de me sauver. Je n’ai pas d’argent, pas de papiers, et les voisins sont très loin. Je ne connais que le nom de ma rue, car je peux le voir de la fenêtre de la cuisine. Je m’ennuie de mes parents et je me demande souvent où ils sont. Je pleure toutes les nuits.

Madame me fait peur.

Mais moins que Monsieur.

La nuit, il vient parfois me voir dans ma chambre et me dit de ne pas faire de bruit. J’ai voulu fuir mon pays pour me sauver de ces hommes qui me regardaient avec leurs mains.

J’ai échoué.

Quand je fais la cuisine, je regarde le grand couteau et je songe à mourir. Quand je fais de la couture pour madame, je regarde les ciseaux et je pense à mourir. On me surveille sans arrêt. Le seul endroit où je suis libre, c’est dans ma chambre. Mais ce n’est pas la liberté que j’espérais.

Aujourd’hui, Madame m’a demandé de mettre dans des sacs des vêtements qu’elle ira porter pour les pauvres, dit-elle. Comme je comprends maintenant la langue de ce pays, j’ai entendu Madame dire qu’elle irait au Canada pour ses affaires et j’ai aussitôt pensé que ce pays de rêve n’était peut-être pas loin. J’ai eu une idée… Dans ma chambre, je me suis souvenue d’un jeu auquel je jouais avec mes amies pendant notre longue marche et j’ai écrit un message. Le lendemain, je l’ai caché dans la poche d’un veston. J’ai pris soin de bien la recoudre pour que Madame ne s’aperçoive de rien. Depuis ce jour, j’espère!

Ariane

Pour Ariane, ce début de stage s’annonçait intéressant. Son voisin de bureau, Mathieu, étudiait lui aussi en droit, mais dans une université différente de la sienne. Dès leur première rencontre, Ariane le trouva bien sympathique et s’imagina même qu’ils pourraient devenir amis. C’est à lui que fut confiée la mission de lui faire découvrir la machine à café!

L’ambiance de camaraderie, la beauté de Mathieu, tout lui inspira confiance. Aussi, Ariane ne tarda pas à rappeler sa récente aventure à ce nouveau collègue tout ouïe devant cette invraisemblable histoire.

— J’aimerais bien voir le message, dit-il entre deux bouchées de sandwich. L’as-tu pris en photo?

— Oui, c’est tellement spécial, surtout qu’à part HELP, je n’y comprends rien. Même à la Sûreté du Québec, on m’a dit qu’il va falloir faire des analyses pour essayer de le déchiffrer.

— Tu vas peut-être me trouver bizarre, mais si je te demande ça, c’est que j’adore les énigmes. Depuis que je suis ado, je m’amuse à essayer de les déchiffrer. C’est mon passe-temps préféré. Il y a même sur Internet des groupes de passionnés des énigmes, comme moi. J’y passe souvent des heures.

— Ça alors, s’étonna Ariane, je ne savais pas qu’il y avait de l’intérêt pour ça.

— Tu dis que la Sûreté du Québec a pris le dossier en main? reprit Mathieu.

— Oui! Je sais que l’agente devait aller rendre visite à la propriétaire de la friperie pour essayer d’obtenir des informations sur la provenance du veston, mais je n’ai pas eu de nouvelles.

— J’aimerais bien le voir. C’est sûrement logique! Mes amis me trouvent un peu ennuyant, mais moi, ça m’amuse.

— Alors, tu tombes pile! Le message est en chiffres.

— En chiffres? C’est le genre d’énigme que je préfère.

— Je vais te transférer le message par texto. On ne sait jamais, peut-être pourrais-tu y comprendre quelque chose. En tout cas, j’espère!

— Je vais essayer en tout cas.

Trois semaines plus tard, Ariane reçut l’appel qu’elle attendait.

— Est-ce que je parle à Ariane Lafontaine?

— Oui, c’est moi.

— Agente Sylvie Desrosiers, de la Sûreté du Québec. C’est moi que vous avez rencontrée au sujet du message trouvé dans les poches d’un veston que vous aviez acheté dans une friperie.

— J’espère que vous avez de bonnes nouvelles, madame.

— Malheureusement, non. Je vous appelais pour vous dire que vous pouvez récupérer votre veston. Nous n’avons toujours rien appris sur sa provenance. Je vous avoue que le message est plutôt difficile à décoder. On a quelqu’un qui y travaille, mais ce n’est pas simple. Il est possible qu’on demande l’aide de la police du Vermont, car la frontière est tout près. Il y a plusieurs personnes qui traversent chaque jour.

— À mon bureau, fit Ariane, il y a un collègue qui se dit passionné des énigmes. Il essaie de décoder le message.

— S’il trouve quelque chose pouvant nous aider, on est preneurs.

— Je lui fais part de votre intérêt. Je passerai chercher le veston demain vers la fin de l’après-midi.

— Il sera à la réception à votre nom, conclut l’agente Desrosiers avant de raccrocher.

Les semaines passaient et Mathieu n’avait toujours pas réussi à résoudre l’énigme. Lui qui était un pro dans la matière, voilà qu’il se sentait vraiment nul, comme il le disait à Ariane.

— C’est bête, je ne saisis pas, s’excusa-t-il. Et pourtant, j’en ai vu d’autres…

Mais, c’est quand on cherche trop que l’on ne trouve pas. C’est quand on croit trop aux difficultés qu’on ne voit pas la solution qui nous pend au bout du nez.

C’est donc un soir du mois d’août que Mathieu, bien installé au bord de la petite rivière près de son appartement, comprit enfin. Au moment d’utiliser son cellulaire pour faire une recherche sur Internet, il réalisa que les chiffres sur le clavier étaient apposés à des lettres. Il y avait bien des années qu’il ne s’était pas soucié de ces lettres, qui pour lui dataient de l’époque où l’on devait taper un message une lettre à la fois, et plusieurs frappes pour la deuxième ou la troisième lettre inscrite. C’était tellement dépassé. Mais, si jamais… Il pensa aussi à sa mère qui utilisait un mot comme NIP au guichet automatique. Elle lui avait parlé des problèmes qu’elle avait eus dans un pays où les claviers n’avaient que des chiffres. Elle avait dû utiliser son téléphone pour faire le lien avec les chiffres.

Oui, il y avait sans doute une piste là.

Il commença par le 7, mais découvrit que quatre lettres s’y trouvaient apposées : P, Q, R et S. Au 6, les M, N et O, et ainsi de suite. Le travail serait ardu et les possibilités presque illimitées. Il ressentit une montée d’adrénaline et se dit qu’au moins il détenait peut-être une piste. Comme il ne pouvait que consacrer ses quelques moments libres à cette recherche, il téléphona à Ariane pour lui faire part de sa découverte et lui demander de l’aider, ce qu’elle accepta avec enthousiasme. Les deux amis se partagèrent le travail et durent développer un système d’essais-erreurs. Après plusieurs heures de travail, ils crurent au miracle lorsqu’ils réussirent à comprendre que 764 377 78 semblait correspondre à Rogers St. Était-ce bien la solution? Si oui, le reste deviendrait un jeu d’enfant.

Presque dix jours plus tard, ils avaient devant eux la possible signification du message.

764377 78 = Rogers St

733 3667 = Red door

872 = USA

Aucun nom de ville, mais au moins, ils avaient un point de départ. Ariane s’empressa de téléphoner à l’agente Desrosiers et lui fit part de leur découverte, qui pourrait peut-être les aider.

Accompagnée de Mathieu, elle se dirigea vers Cowansville et se présenta au bureau de la Sûreté, où l’on ne put que se rendre à l’évidence. On avait une adresse aux États-Unis, une porte rouge, mais dans quelle ville? Dans quel état? Il fut décidé de transmettre cette information à la police du Vermont, état le plus près de Frelighsburg. L’espoir renaissait.

Par la suite, tout se déroula très rapidement.

 La police du Vermont concentra ses recherches sur les municipalités frontalières, ce qui permit d’éliminer d’emblée plusieurs des grandes villes de cet état. Les deux enquêteurs à qui on avait confié l’affaire en vinrent à retenir sept occurrences d’une Rogers St. Comme la saison avançait et que les patrouilleurs ne faisaient face à aucun crime majeur, le patron leur ordonna de se rendre à chacune de ces adresses en recherchant une porte rouge.

C’est le vendredi que tout se joua. Il pleuvait, le ciel se déchaînait et des coups de tonnerre fracassants bousculaient la quiétude de ce milieu rural. Au détour d’une vallée, un duo de patrouilleurs aperçut une maison blanche isolée par de grands arbres. Les deux hommes décidèrent d’aller voir de plus près.

La porte rouge était impossible à manquer. Ils regardèrent à nouveau l’écriteau ancré dans le mur de brique pour confirmer l’adresse.

— Bingo! s’exclama l’agent Peters.

— On y va? répondit son partenaire Lewis.

Heureux d’être à l’abri sous le toit du balcon, ils sonnèrent pour s’annoncer et une dame richement vêtue vint leur ouvrir, d’un air soucieux.

Prenant les devants, Peters inventa une histoire de fuyard qui pourrait être dans le coin.

— Je n’ai rien vu, répondit la dame. Désolée.

— Vous vivez seule ici? reprit Peters.

— Avec mon mari, oui. Il travaille à l’arrière, ajouta-t-elle nerveusement.

Recluse dans la cuisine, Gabriella eut un moment d’hésitation. Madame lui avait toujours ordonné de ne pas faire de bruit quand on sonnait à la porte. Elle savait ce qu’il lui en coûterait si jamais elle attirait l’attention. N’avait-elle pas déjà été frappée sévèrement pour avoir fermé une porte d’armoire plus fortement lors de la livraison d’un colis?

Mais, il s’agissait peut-être de sa dernière chance.

Elle déposa le bol qu’elle tenait et décida de tenter le tout pour le tout. 

Elle eut à peine le temps de faire un pas vers le garage qu’une main sortie de nulle part la saisit fermement et l’attira vers la porte arrière. Figée par une peur viscérale, Gabrielle n’eut même pas le temps de crier.

Dehors, Monsieur l’entraîna vers la petite remise située au fond du jardin, la bâillonna avec un chiffon sec et ferma la porte en la verrouillant à double tour. Aucun mot ne fut échangé. Les gestes parlaient d’eux-mêmes.

Pendant ce temps, l’agent Peters demanda à rencontrer le mari de la dame, au cas où celui-ci aurait vu ou entendu quelque chose. Devant l’hésitation de la dame, son intuition lui chuchota qu’il aurait intérêt à pousser son enquête un peu plus loin.  

— Désolé, monsieur l’agent, fit l’homme qui venait d’apparaître aux côtés de son épouse. J’étais occupé à travailler. Comment puis-je vous aider?  

Peters toisa l’homme, puis expliqua la raison de leur présence.

— Non, je n’ai rien vu d’inhabituel, répondit l’homme. Je m’excuse de ne pas pouvoir vous aider.

Peu convaincu, mais comprenant qu’ils ne pourraient aller plus loin sans mandat de perquisition, Peters remercia le couple et fit signe à Lewis de le suivre à la voiture.

— Monsieur était assez sec pour un type qui travaillait dehors, tu ne trouves pas? lui demanda immédiatement Lewis.

Peters hocha la tête.

— Je n’aime pas ça, maugréa-t-il en fixant la porte rouge, maintenant close. Surveillons-les.

Peters démarra et sortit de l’entrée. Question de ne pas attirer l’attention, ils roulèrent quelques centaines de mètres, puis firent demi-tour et revinrent sur leurs pas. Peters immobilisa la voiture devant une grande maison de style ranch qui offrait une bonne vue sur le couple suspect.

Plus d’une heure maintenant qu’ils attendaient, et la clarté du jour commençait à s’estomper, rendant plus difficile cette surveillance à distance. Au moins, la pluie avait cessé.

— Il est là, s’exclama soudainement Lewis.

Peters leva les yeux et aperçut le propriétaire des lieux qui traversait la cour arrière pour se rendre la remise tout au fond du jardin. Il disparut à l’intérieur, puis ressortit aussitôt avec une jeune femme qu’il poussait sans ménagement vers la maison.  

C’en était trop. Les agents demandèrent l’aide de leurs collègues, qui arrivèrent peu de temps après, tous feux éteints. Il décidèrent aussitôt d’investir les lieux rapidement afin de provoquer un effet de surprise.  

Madame, choquée de revoir les agents, cria à son mari de faire quelque chose. Sans hésitation, ce dernier attrapa Gabriella par le bras et lui mit un couteau sous la gorge.

— Si vous faites un seul geste, je la tue, hurla-t-il. Elle nous appartient et elle ne quittera jamais cette maison!

Au moment où il prononçait ces mots, deux agents firent irruption par la porte arrière. Sans trop de difficulté, ils désarmèrent l’homme et lui passèrent les menottes.  

L’agent Peters saisit la jeune femme pendant que son collègue maîtrisait la dame d’un geste ferme.

Les patrouilleurs tentèrent de réconforter Gabriella en proie à des tremblements incontrôlables, trop secouée par les événements. Pendant ce temps, Monsieur et Madame criaient, se débattaient et tentaient sans succès de défaire leurs liens. 

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et au poste de la Sûreté du Québec de Cowansville, on cria victoire.

C’est à l’agente Desrosiers que l’on confia l’agréable tâche d’annoncer la bonne nouvelle à Ariane.

Trois mois plus tard

Ariane, sa mère, Élise et Mathieu furent convoqués au bureau de la Sûreté pour une surprise de taille. C’est lorsqu’ils virent s’avancer une jeune femme toute menue à la peau dorée qu’ils purent enfin mettre un visage sur celle qu’ils avaient tant cherchée. Les larmes coulèrent lorsque Gabriella, retenant un sanglot, leur dit :

– You saved my life! Thank you! Gracias!

L’histoire fit la une des médias des deux côtés de la frontière, qui ne cessèrent de souligner la perspicacité de ce duo de patrouilleurs du Vermont et la détermination d’Ariane et de Mathieu.

Au bulletin d’actualités de fin de soirée, Ariane fut heureuse de voir apparaître l’agente Desrosiers, qui insistait sur le calvaire vécu par Gabriella et tout le courage dont celle-ci avait fait preuve.

— Pour elle, une nouvelle vie commence, expliqua-t-elle. Heureusement, nous avons réussi à localiser quelques membres de sa famille, qui devraient la rejoindre sous peu.

Ariane ne porta jamais le petit veston.

Un samedi d’automne, accompagnée de son amie Élise, elle retourna à la friperie de Frelishburg, histoire de donner à son tour ce vêtement aux poches maintenant décousues qui avait changé le cours de sa vie, mais surtout celle d’une jeune femme venue du Guatemala.


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2 Comments

  • Claire Bienvenue

    Bravo Hélène j’ai lu ton texte avec grand intérêt! Captivant et si bien raconté. Une référence à une malheureuse réalité d’exploItation d’humains. Félicitations! Claire

  • Marielle Vermette

    Excellente nouvelle!

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