Le Monstre, manège

Le Monstre

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Les rayons du soleil filtrant à travers les lattes te tirent de ton sommeil. Tu t’étires en bâillant, puis tu remontes le store pour faire entrer la lumière dans la chambre. C’est un magnifique samedi qui se dessine, parfait pour la journée que vous avez prévu passer ensemble, tes amis et toi. Vous avez rendez-vous au café du coin à neuf heures, tu as tout juste le temps de sauter dans la douche.

Tu enfiles une veste légère pour parcourir les quelques pâtés de maisons qui te séparent du café. L’air est tiède, une odeur d’été tout neuf y flotte encore. Les copains sont déjà là, attablés devant leur tasse fumante. Vous vous embrassez, vous commandez un déjeuner. Ton omelette est délicieuse. Tu prends un autre café, pour digérer, puis encore un. Un classique déjeuner en bonne compagnie qui s’éternise.

Ça doit bien faire deux heures que vous êtes assis à papoter quand ton amie Karine s’exclame subitement :

— Heille, on va-tu à la Ronde ?

— À la Ronde ? Sérieux ?

— Ben, pourquoi pas ? Ça fait super longtemps que je suis pas allée !

— Moi, je pense que ça remonte à quand j’étais kid, avec mes parents…

— Et moi, je suis jamais allée. Je suis pas très fan de manèges… En plus, c’est cher, non ?

— Come on, je te le paye ! On va à la Ronde, gang !

Sans que tu aies eu le temps d’y réfléchir à deux fois, vous voilà tous les quatre assis dans le métro, direction Île Sainte-Hélène, pour passer la journée dans un immense parc d’attractions.

Tu insistes pour commencer par quelque chose de modéré, de toutes petites montagnes russes, pour te faire la main. Tiens, le Super Manège, ce sera parfait. Tu prends place dans le siège avec une légère crainte en te répétant dans ta tête que c’est un manège pour toute la famille. Finalement, tu apprécies assez l’expérience pour faire un deuxième tour.

Vous voilà prêts pour plus gros ! Vous faites la queue pour essayer le Cobra, dans lequel on se tient debout tout en étant attaché par les épaules, comme si le manège était un sac à dos. Vous criez, vous vous retrouvez la tête en bas, vous riez, vous recommencez. Puis vient le Boomerang, qui vous emporte à reculons. Puis le Bateau-Pirate. La maison hantée. Les autos tamponneuses.

Karine vous entraîne avec elle d’une attraction à l’autre, enthousiaste. Tu en es à te faire la réflexion que finalement, les manèges, tu ne détestes pas ça, lorsque vous arrivez au pied du Monstre. La gigantesque structure de bois t’intimide en projetant sur toi l’ombre de ses milliers de poutres enchevêtrées. Tu te sens minuscule.

— Heu… Moi j’embarque pas là-dedans !

— Ah, come on ! Ça va être drôle ! Le pire qui peut arriver c’est que tu vomisses ton déjeuner !

À reculons, tu fais la queue avec tes amis en te disant que tu vas te défiler avant de monter dans le train. Tu discutes avec eux comme si de rien n’était. Ça avance vite, c’est bientôt votre tour. Karine t’attrape le bras au moment où tu passes sous la corde pour sortir de la file d’attente. Tu expliques que ça ne t’intéresse pas. Tes amis insistent. Vous argumentez. Ils réussissent à te faire sentir cheap.

Comme dans un rêve, tu te vois grimper dans le wagon et t’installer sur le siège à côté de Karine, qui descend la barrière de protection sur vos genoux. Doucement, le train se met en mouvement et quitte la sécurité de l’aire d’embarquement pour amorcer sa lente ascension de la structure. C’est très à pic. La gravité t’écrase contre ton dossier et tes battements cardiaques s’accélèrent à mesure que le cliquetis des rails vous emmène toujours plus haut.

Soudain, c’est l’arrêt. Vous avez atteint le sommet. Tu risques un coup d’œil sur le côté, en te disant que la vue doit être impressionnante, d’un point aussi élevé. Ton regard capte plutôt les minuscules passants tout en bas et la hauteur vertigineuse de cette vieille structure de bois te terrifie. Tu te demandes à quelle fréquence on vérifie que tout est encore bien vissé, si seulement on le fait. Tu réalises que le dos de ton chandail est trempé. Tu frissonnes.

Le convoi s’ébranle à nouveau et tu essaies de te convaincre que ça va quand même être un peu amusant. Une petite frayeur qui laisse avec le sourire. Une poussée d’adrénaline. Déjà, autour, certains se mettent à crier alors que vous commencez à dévaler la pente en prenant votre vitesse de croisière.

Tu réalises alors à quel point tu es vulnérable. La simple barre de métal posée sur tes genoux te semble une bien mince protection. Tu pourrais facilement t’extirper de ton siège sans la soulever si vous vous trouviez toujours à l’horizontale, dans l’aire d’accueil. Sauf que la pente est si abrupte que tu as l’impression que c’est la gravité, encore celle-là, qui va t’en éjecter sans ton consentement. Ce n’est pas une sensation, en fait, c’est une certitude. Tu vas décoller et aller t’écraser 40 mètres plus bas.

Tu n’as pas conscience de la vitesse ni des courbes sur le parcours. Ton esprit est concentré sur un seul point : à un moment ou un autre, tu vas être catapultée hors de ton wagon. Dans chaque descente, tu te cramponnes à la barre inutile et tu essaies de résister à l’envie de t’envoler. Tu cherches à contrer cette incontrôlable attirance vers le vide en t’enfonçant plus profondément dans le wagon. Tu voudrais ancrer tes pieds dans le plancher, mais il n’y a pas de prise. Inconsciemment, tu glisses tes fesses vers l’extrémité du siège pour tenter de te coincer sous la barre. Plus vous roulez sur ces interminables montagnes russes, plus tu plonges vers le fond du wagon. Tu te liquéfies, carrément, sous l’effet de la peur.

Autour, tu entends vaguement les gens rire et crier, mais ces sons proviennent d’un autre univers. Karine te dit quelque chose que tu ne comprends pas. Tes oreilles bourdonnent, ton champ de vision est réduit à un tunnel vacillant, droit devant. Tout ton corps lutte pour empêcher la chute fatale de se produire. Le reste n’existe plus.

Tu as l’impression que ça ne finira jamais. Tu sens tes forces t’abandonner. Ça ne change plus rien, maintenant. Tu es déjà paralysée, il ne peut plus rien t’arriver. Sauf peut-être de tomber du wagon tête première dans la prochaine descente. Tu continues à t’accrocher à la barre de toutes tes forces. Tes jointures sont blanches. Le reste de ton corps te semble mou, tu le devines vaguement affalé dans le fond du wagon. Tes muscles ont déclaré forfait, ton système nerveux aussi.

Tu mets quelques secondes à réaliser que le convoi s’est arrêté. Karine te donne un coup de coude en riant.

— Pis ? C’était le fun, non ? Coudonc, t’as donc ben l’air traumatisée ! Tu vas-tu dégueuler ?

Elle trouve ça drôle.

Tous tes sens reprennent vie en même temps et la première chose qui te vient à l’esprit est de lui balancer une claque en pleine figure.

Tu quittes l’aire d’embarquement à grandes enjambées et tu te diriges vers la sortie. Tes amis te rattrapent juste devant le kiosque où l’on peut acheter, pour un modeste montant de 20 $, le cliché de son passage dans le Monstre. Les photographies prises automatiquement pendant le tour défilent une à une. Des jeunes heureux qui crient, des bras en l’air, des cheveux dans le vent, parfois des paupières mi-closes. Beaucoup de sourires. Puis, à côté du visage de Karine apparaît le tien, cadavérique. Le vrai visage de la peur. Aucun film d’horreur n’arrivera jamais à reproduire exactement cette incarnation de l’épouvante, cette terreur la plus pure. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, la tête légèrement enfoncée entre les deux épaules, tu as le visage livide, d’une teinte hésitant entre le vert et le blanc. Impossible de dire si tu as été touchée par un fantôme ou si tu en es toi-même un. Tes pupilles reflètent la mort que tu as vue, ta propre mort. Ton expression faciale fait tellement peur que les gens qui s’arrêtent pour regarder défiler les photos prennent un air grave quand passe la tienne. Une femme se cache la bouche de la main, un gamin se met à pleurer.

Plus personne n’a envie de rire.

Tu réalises qu’un silence embarrassant vous entoure. Tes amis ne savent pas trop quoi dire ou faire. Tu te secoues en te disant que vous avez besoin de vous changer les idées. Tu tournes les talons pour leur faire face en tentant de sourire aussi naturellement que possible.

— Bon, allez, gang, on va essayer de gagner un toutou au stand de tir !

En quittant le kiosque, tu te retournes pour jeter un dernier coup d’œil à ton propre regard terrorisé et tu te fais la promesse intérieure de ne plus jamais mettre les pieds dans des montagnes russes.

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