Le désert d'Aflalo, un récit écrit par Ghislain Cadieux

Le désert d’Aflalo

Le soleil venait tout juste de percer au-dessus du désert d’Aflalo lorsque les premières femmes posèrent les pieds sur le tablier du pont. Parmi toutes ses mères et leur nouveau-né, Yosépha, les bras vides, se sentait autant à sa place qu’une flaque d’eau au milieu des dunes. Plusieurs mères la dévisagèrent et certaines osèrent même lui souhaiter houfcha néima, soit de bonnes vacances en yiddish, et ce, malgré son ventre rondelet et ses cinq enfants qui l’attendaient à la maison. Yosépha se contenta de les saluer en retour; elle ne leur en voulait pas, car il n’y avait aucune envie ou rancune dans leur voix, seulement un mélange de peur et d’angoisse que son apparition — elle s’en doutait bien — avait accentué comme les échos d’un mauvais souvenir. De plus, si on s’en tenait au sens strict de l’expression, sans nouveau-né, Yosépha était effectivement toujours en « vacances ».

En ce matin de Pidyon HaBen, la fête des enfants, elles étaient plus d’une centaine de mères à avoir pris d’assaut le pont. Celui-ci avait été érigé par la famille de propriétaires terriens la plus importante de la région, les Bellefleur, un peu avant le début de la guerre. Long de près de cinq kilomètres, le pont enjambait la rivière Tashlikh pour relier le village de l’Oasis d’Elim à la plus grande mine de charbon à ciel ouvert de la région. À l’origine, le pont avait été nommé le pont Blanc, et certaines des Bubbes Canaris, les doyennes du village, arrivaient encore à se rappeler les histoires que leurs aïeuls racontaient à propos de sa scintillante robe d’origine. Construit en marbre blanc pour souligner la richesse des Bellefleur, des centaines d’années de vent de Seth — ce vent noir et poussiéreux qui soufflait d’ouest en est pendant la saison des fleurs — avaient fait disparaître toute trace des précieuses pierres sous une pâte grisâtre. En conséquence de quoi, on ne le nommait plus que le pont. Et si la région tout entière restait au service des Bellefleur — le charbon nourrissant la guerre tout comme il nourrissait le trésor familial, c’est-à-dire sans fin —, leur toute-puissance n’avait jamais réussi à lui redonner ni sa couleur ni son adjectif d’origine.

Une fois parvenues à la travée centrale, là où une plateforme permettait d’observer les rapides qui bouillonnaient sous leurs pieds, Yosépha et les autres femmes se regroupèrent. Les mères restèrent étrangement silencieuses tandis que les Bubbes Canaris se mirent en hâte de distribuer le thé traditionnel qui bien vite embauma l’air de relent de cardamome et de citron. Selon la coutume, il devait être servi bouillant pour qu’il reste chaud jusqu’à l’arrivée des hommes. Et lorsque la procession des mineurs encore à moitié endormis les rejoignit, le thé était tempéré. Les épouses trinquèrent avec leur mari et leurs fils, les faisant promettre de leur revenir sains et saufs. Et lorsque les hommes du service de nuit traversèrent le pont à leur tour en sens contraire, couvert de suie, les épaules voûtées et le regard hagard, les femmes en firent tout autant. Certaines purent remercier le ciel de leur avoir ramené leur conjoint et leurs fils, tandis que d’autres n’eurent pas cette chance et durent se contenter de pleurer la dépouille de leur mari ou le corps mutilé de leurs enfants. Puis, ceux et celles qui le pouvaient encore burent, enlacés, cherchant un peu de réconfort avant que les hommes ne continuassent leur chemin; ceux du service de jour en direction des profondeurs de la mine, ceux du service de nuit vers le gouffre encore plus profond qui s’ouvrirait sous leurs têtes épuisées. Dans tous les cas, le Pidyon HaBen ne les concernait pas.

Yosépha, elle, n’eut pas à partager son thé, car son époux était un colonel dans l’armée de terre motorisée du Grand Conseil et ses cinq enfants étaient, par un heureux hasard, de sexe féminin. Elle le savoura donc jusqu’à la dernière goutte et ne put s’empêcher de penser que si son mari avait été en permission, il ne lui aurait jamais permis de venir participer à ces festivités. Il lui aurait demandé pourquoi elle tenait tant à se torturer, lui aurait dit que cela ne la concernait pas. Elle se serait obstinée. Et il lui aurait interdit. Peut-être aurait-ce été mieux ainsi, conclut-elle.

Une fois la procession des hommes terminée, les activités précédant la pige, point culminant du Pidyon HaBen, commencèrent. Une Bubbe nommée Ra’hel, que plusieurs considéraient comme l’aïeule la plus âgée du village sans que personne ne sache son âge exact, entonna un chant d’antan accompagné d’une harpe française. Les Bubbes Canaris encouragèrent les autres femmes à se recueillir, mais n’obtinrent qu’un résultat mitigé parmi les plus jeunes qui, comme Yosépha, ne pratiquaient plus la religion des anciennes. Les langues se délièrent néanmoins et les mères commencèrent à bavarder, ignorant les regards effarouchés de leurs aïeuls qui auraient préféré davantage de retenue.

« Après toutes ces années à gaspiller le sang de nos hommes, on se dirait que les Bubbes Canaris feraient quelque chose… »

« Comme quoi? »

« Mais quelque chose! N’importe quoi! »

« Ce sont nos Bubbes Canaris après tout, non? »

« Ne sont-elles pas censées être les premières à détecter les « coups de grisou »? »

« Oui, et c’est pour cela qu’on a remplacé les canaris dans les mines par des thermomètres mécaniques. Car ça ne fonctionnait pas à tout coup. »

Yosépha se retourna pour voir celles qui osaient parler ainsi et reconnut sa sœur Ilana et trois autres femmes, des politiques avec lesquelles Ilana ne devrait pas s’encanailler. Deux Bubbes Canaris les foudroyèrent du regard et les jeunes femmes explosèrent de rire. Yosépha considéra aller secouer sa cadette, mais décida finalement qu’elle ne voulait pas s’en mêler.

Elle tourna son attention vers la musique.

La voix de Ra’hel était rauque, mais jolie à sa façon. Et si la mélodie était agréable, les nuances des paroles en yiddish traditionnel échappaient à Yosépha qui ne pratiquait plus la langue des ancêtres. Comme toutes les jeunes mères, elle parlait le français, le langage des mines et de la guerre que l’alliance du Grand Conseil avec la République française avait rendu presque hégémonique. Elle en comprenait néanmoins suffisamment pour savoir qu’il s’agissait d’une prière à Yahweh, fils d’El, et pourfendeur de Baal, dieu des enfants et de l’union avec la Terre. Au travers de ce chant et du Pidyon HaBen, Ra’hel et toutes les Bubbes Canaris qui croyaient encore en ces mythes fantasques, s’évertuaient à racheter à Yahweh les bambins nés sous le présent cycle solaire.

Le Pidyon HaBen avait cependant une signification tout autre pour la plupart des jeunes femmes qui étaient bien plus politisées que leur mère et leur Bubbe. Comme il leur était inenvisageable de ne pas enfanter — il était du devoir des hommes de dénoncer celles qui refusaient de se faire engrosser aussitôt que leur corps le leur permettait — et que l’avortement était gravement puni, elles voyaient dans le Pidyon HaBen leur unique moyen de rébellion contre le pouvoir des Bellefleur. Cette vision, bien sûr, s’opposait directement à celle des Bubbes Canaris et, trop souvent, rendait les conversations entre les générations explosives sinon impossibles. Mais Yosépha n’était venue ni pour participer à ces longues discussions interminables ni pour prier un dieu en lequel elle ne croyait pas. Alors, pourquoi était-elle ici? Pour réconforter celle qui serait pigée, comme on l’avait réconfortée l’année précédente? Pour souhaiter Houfcha Néima à celle qui serait choisie? Peut-être, conclut-elle, tout en doutant vaguement de ses capacités d’introspection face aux vagues d’émotions qui commençaient à l’assaillir.

Une fois le chant terminé, les femmes se séparèrent en groupes suivant leurs préoccupations et leur volonté de pratiquer le Pidyon HaBen. Certaines dansaient. D’autres priaient en chanson ou en silence. Certaines mères sortirent leur bambin de sous leur robe pour les laisser jouer à l’ombrage de longs tissus que l’on avait suspendus aux colonnes du pont. La majorité discutait en cercle en buvant du thé que l’on avait refroidi pour affronter la journée qui déjà se réchauffait.

Yosépha parcourut du regard ces femmes qui étaient ses sœurs, ses cousines, ses voisines. Elle ne voulait ni danser ni chanter, elle n’était pas d’humeur; quelque chose brûlait dans sa gorge comme si elle avait mangé une marak temani trop épicée.

« … car c’est l’obligation d’enfanter. »

« Un enfant par an, pour nourrir les mines et la guerre mécanique. »

« L’un équivaut à l’autre : on en revient rarement. »

« Travailler aux mines est quand même plus sécuritaire. Entre le dictat français et celui de la guerre, je choisirais… »

« Putsh! Tu as vu mon akha, ce matin. Il a été complètement défiguré! Et tu crois qu’il a choisi cela? »

« Non! assez! il faut que ça cesse! »

« Mais quoi faire? »

« Commencer à piger plus d’un nom. Plus d’un enfant à la fois… »

« La pige ne sert pas à ça! Yahweh nous a punis par le passé, ne vous rappelez-vous pas? Avez-vous déjà oublié l’épidémie de typhoïde? Yahweh est indigné par vos blasphèmes. »

« Yahweh, tu dis? Est-ce Yahweh qui pollue nos cours d’eau? Ou est-ce… »

« Si vous continuez de politiser le Pidyon HaBen, ils l’interdiront! »

« Et qu’ils essaient alors! Moi, je dis qu’il faut piger plus d’un nom… »

« Putsh! Meshuggeneh! Qu’est-ce que tu connais, toi, du sacrifice? N’as-tu jamais perdu un mari dans la mine? Un fils?… »

À l’idée que l’on pige plus d’un nom, Yosépha grimaça et s’éloigna des voix vers le parapet du pont sur lequel elle s’assit pour observer le paysage.

Elle inspira profondément, tenta de calmer les émotions qui bouillonnaient en elle.

L’air aujourd’hui ne sentait ni le crachin contaminé ni la poussière du désert. Un fond miasmatique était bien sûr détectable, mais Yosépha y était habituée. Le vent était absent sauf haut dans le ciel où poussaient de longues colonnes de pollution que rejetaient les cheminées des usines de transformation du sud. Au nord, sur la berge d’un bras de terre qui s’avançait courageusement dans la rivière, un des quelques rares métayers qui restaient encore dans la région récoltait une plantation de papyrus au contrôle d’un exosquelette qui recrachait une épaisse fumée noire. La faux mécanique dans ses mains bougeait dans un mouvement continu, le papyrus tombant au même rythme. Un peu plus loin, des palmiers épars et fatigués tentaient de freiner la désertification sans trop d’entrain. Même avec l’aide de tous les palmiers du monde, ce métayer n’arriverait pas à sauver sa plantation, pensa Yosépha, et un jour il devrait quitter ses terres rendues arides par la pollution et l’avancée du désert. Car cette rivière ne porte plus la vie depuis longtemps, conclut-elle en encerclant ses épaules de ses bras comme si un vent froid venait de se lever; au loin, le sable brûlant s’étendait sans fin.

Puis, son regard fut aspiré vers le bas. Sous le pont, dans les remous bouillonnants de la rivière. Là où son corps, son tout petit corps, se heurtait aux pierres, combattait en vain, se débattait sans savoir, prit d’un instinct de survie irrépressible, repoussait l’eau qui s’insinuait dans ses poumons, l’emplissait, l’alourdissait, le tirait vers le fond. Son corps, son tout petit corps, serait-il rejeté quelque part en aval sur les berges inhospitalières? Serait-il dévoré par des vautours fauves ou des urubus à tête rouge? Ou coulerait-il aussitôt pour être composté par les mollusques et les gobies de la mer Noire qui avaient envahi les eaux dans les dernières années? Où trouverait-il ce repos, ce corps, ce tout petit corps, qu’il ne savait toujours pas mériter?

« Mais où? » hurla Yosépha.

Puis, elle sentit quelque chose lui glisser des mains, tenta de le rattraper, mais, saisie de vertige, faillit tomber à sa suite et ne fut retenue, in extremis, que par une main salvatrice. Elle leva des yeux fous vers cette main, puis vers ce visage, mais ne la reconnut pas, et son regard retourna fouiller le flot effervescent de la rivière.

Qu’avait-elle échappé? Elle n’aurait pu dire, mais était néanmoins certaine : elle avait perdu quelque chose.

« C’est souvent ainsi », dit-elle tout haut.

Puis, Ilana se matérialisa devant elle. Ses lèvres bougèrent en silence. Une note de colère lui faisant plisser les sourcils. Que pouvait-elle bien dire? se demanda Yosépha. Savait-elle ce qu’elle venait d’échapper dans la rivière? Si seulement, son cœur pouvait cesser de battre aussi fort, elle pourrait l’entendre. Elle pourrait lui poser la question. Et peut-être que sa sœur saurait lui dire. Oui, si le vacarme pouvait cesser, elle la questionnerait. Elle lui demanderait ce qu’était cette petite chose — ce petit corps, ce tout petit corps — jetée dans la rivière, s’il était-ce trop tard pour la sauver. Était-ce trop tard? Elle devait lui demander et sa sœur devait savoir. Oui, elle le devait.

Puis, la voix d’Ilana perça la cacophonie : « Pourquoi es-tu ici, Yosépha? Hein? Réponds-moi! Meshuggeneh! Pourquoi aujourd’hui? De tous les jours, pourquoi aujourd’hui? Tu ne sors plus de chez toi toute l’année durant et tu te décides enfin à réintégrer le monde, aujourd’hui? Tu veux saper le moral aux mères c’est ça, hein? Tu veux nous punir, n’est-ce pas? Nous faire perdre le courage? Hein? Et pourtant, tu sais très bien le courage nécessaire pour affronter la pige! Toi, de toutes les mères, tu devrais savoir… »

Interrompant sa sœur, Yosépha tomba à genoux et vomit.

Était-ce réellement par esprit de vengeance qu’elle était venue aujourd’hui? se demanda-t-elle, le visage baigné de larmes. Son cœur sur le point d’exploser. Était-elle aussi… amère?

Ilana s’était tue, ses sourcils écarquillés, étudiant son aînée.

Yosépha s’appuya contre sa sœur qui l’aida à se relever et l’enserra de ses bras; en dessous de sa robe, Yosépha sentit l’enfant de sa cadette remuer. Ilana sortit le bambin et le présenta à Yosépha qui le serra contre elle, ses petites cuisses potelées sous ses mains la réconfortèrent. L’air revint dans ses poumons. Son cœur se calma. Sa peau était aussi douce que le plus fin des sables.

« Ça l’aide? » lui demanda Ilana et Yosépha acquiesça. « Bon, très bien, dit Ilana. Tu es là, n’est-ce pas? On n’y peut plus rien. Alors, tu viens? On va écouter une autre stupide prière, question que les femmes ne te croient pas toutes complètement folle? » Yosépha acquiesça encore une fois.

Le reste de la journée se déroula en chanson, en prière, en conversation et en danse. Yosépha réussit à éviter les discussions trop politisées, s’éloignant quand les femmes s’exaltaient, cherchant du réconfort auprès du bambin de sa sœur, et lorsque vint enfin le moment tant attendu, si la sensation de brûlure dans sa gorge ne s’était pas atténuée, Yosépha se pensait suffisamment forte pour assister à la pige.

Après une dernière prière et un monologue politique qui ne réussirent à enflammer aucune des mères rendues bien trop anxieuses, Ra’hel lut un par un le nom de toutes les mères inscrit sur des petits bouts de papyrus et les introduisit dans une large théière en cuivre. Puis, comme on arrache une gale ou un cheveu blanc, elle pigea un nom.

Le nom ne disait rien à Yosépha, mais elle connaissait très bien la mère qui s’extirpa du groupe de femmes devenu compact. Elle reconnut son regard affolé sous un voile de courage à peine opaque. Son pas mal assuré. Son dos gardé exagérément droit. Le bambin qu’elle sortit péniblement de sous sa robe lui était aussi connu, comme si elle l’avait elle-même porté à terme : des joues potelées, des cheveux déjà blondis par le soleil et des yeux d’un bleu encore trop perçant pour être définitif. Yosépha se vit emmailloter son premier garçon dans le tissu blanc cérémonial, s’approcher du parapet, faire face à la foule, prononcer quelques mots vides de sens, se retourner vers l’eau sournoise et accueillante.

Puis, ce fut fait.

Voilà pourquoi elle était venue, et voilà pourquoi elle reviendrait chaque année participer au Pidyon HaBen : pour se punir d’avoir été un jour en vacances.

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