L’amertume du sirrichini

Sans trop s'en rendre compte, Arthur s'était levé et fixait son fils droit dans les yeux. Il n'aimait pas ce qu'il y voyait. Ce désir brûlant, cet appétit pour le combat et, surtout, pour la gloire. Il se revoyait jadis. Il reconnaissait l'homme qu'il n'était plus, l'homme qu'il avait fini par mépriser.

Une goutte de sueur perla sur le front d’Arthur. Elle descendit vers son œil où elle pénétra à la commissure lui causant une légère brulure. Il retira ses lunettes cerclées et, du revers de son bras noirci par la terre du jardin, s’essuya le front en maugréant, insensible au fait qu’il se salissait au passage. À sa droite, Maggie éclata d’un rire franc. Arthur se tourna vers sa compagne. Celle-ci riait tant que ses yeux avaient disparu derrière ses joues bouffies. Piqué par la moquerie, il lui lança un regard mauvais au-dessus des lunettes qui lui pendaient au bout du nez. Le geste n’eut pas l’effet escompté puisque l’hilarité de Maggie s’intensifia. Arthur maugréa de nouveau avant de retourner à sa besogne. Peu à peu, le rire de Maggie s’essouffla et elle se mit à inspirer et expirer de façon contrôlée, comme si elle entrait dans une sorte de transe.

— Bon, dit-elle lorsqu’elle se fut calmée, qu’est-il arrivé après que tu as occis le griffon d’Hedinbourg?

Arthur se redressa, geste qui lui causa de douloureux craquements dans son dos courbaturé. Il replaça ses lunettes du revers de la main, puis soupira en tentant de se souvenir de cette histoire depuis longtemps passée et, surtout, volontairement oubliée. Maggie, une pile de papier sur les genoux et un crayon à la main, le fixait d’un œil inquisiteur. Il la connaissait bien. Elle lui refuserait tout repos tant qu’elle ne connaitrait pas la fin de l’histoire, puisqu’elle s’était donné comme objectif d’écrire ses aventures de tueur de monstres.

— J’ai ramené sa tête au gouverneur.

— C’est tout? Maggie fronça les sourcils. J’ai besoin de plus de détails. Le montant de la prime, ou les mots utilisés par le gouverneur.

Un sourire narquois apparut à travers la barbe blanche et hirsute d’Arthur.

— Je me souviens avoir jeté la tête du monstre aux pieds du gouverneur. Je ne crois pas qu’il ait apprécié. J’ai oublié le montant de la récompense, mais je me rappelle de la nuit que j’ai passée avec deux courtisanes… de belles gourmandes.

Le visage joufflu de Maggie rougit. Elle ramassa un caillou et le lui lança.

— Qu’est-ce qui te prend? dit Arthur en riant. Tu voulais des détails.

— Pas cette sorte de détails, ajouta-t-elle, tu le sais bien.

Arthur haussa les épaules avant de se pencher vers ses plantes. L’été arrivait rapidement et il devait terminer de planter ses herbes. Il refusait de perdre même une seule journée de croissance. Puis, alors qu’il plongeait à nouveau les mains dans la terre noire et humide, il entendit la voix de son fils :

— Père! Père!

Arthur leva les yeux et aperçut Théodore. Son fils s’arrêta à quelques pas de lui et se pencha pour reprendre son souffle. Arthur se redressa une fois de plus en jurant intérieurement. Allait-il réussir à terminer son ouvrage avant la tombée de la nuit?

— Qu’y a-t-il, fils?

Théodore se releva. Il venait tout juste de fêter ses dix-neuf ans. En l’observant, Artur songea qu’il lui ressemblait à s’y méprendre au même âge. Plus grand que la moyenne des hommes, le cou et les épaules larges, des jambes puissantes, un regard profond et déterminé, Théodore avait reçu l’hérédité guerrière de son père. Au désarroi de ce dernier, d’ailleurs. Le seul point sur lequel les deux hommes différaient était les traits du visage. Sur cet aspect, Théodore possédait la beauté tout en finesse de sa mère. Un attribut qu’il tentait de cacher en laissant pousser une barbe molle et blonde.

— Un messager est passé au village, Théodore inspirait profondément entre chaque phrase. L’Empereur Archibald a fait appel à tous les héros du vieux continent. La colonie de Mikelbourg subit les assauts d’un démon établi dans un marais à quelques kilomètres…

Sans trop s’en rendre compte, Arthur s’était levé et fixait son fils droit dans les yeux. Il n’aimait pas ce qu’il y apercevait. Ce désir brulant, cet appétit pour le combat et, surtout, pour la gloire. Il se revoyait jadis. Il reconnaissait l’homme qu’il n’était plus, l’homme qu’il avait fini par mépriser. De retour au moment présent, le vieillard se rendit compte que Théodore ne parlait plus. Il fixait son vieux père l’œil rempli d’une intensité renouvelée.

— Père, je suis un homme maintenant.

— Non. Il n’en est pas question.

La mâchoire de Théodore se crispa, mais il ne semblait pas surpris.

— Pourquoi? Je m’entraîne depuis l’enfance. Je suis plus fort et un meilleur combattant que tous ceux de mon âge.

— Parce que ce n’est pas l’existence que je souhaite pour toi, Théo.

Même si elle avait gardé le silence, Arthur avait l’impression d’entendre la désapprobation de Maggie dans son dos.

— C’est pourtant la vie que vous avez vécue, père, répliqua Théodore d’un ton presque méprisant.

Arthur resta de glace devant son fils. Il persisterait dans sa décision. Il avait perdu tant de compagnons en combattant les monstres, il refusait de perdre le seul trésor qui avait valu la peine dans cette vie de violence. L’unique héritage de la femme qu’il avait si profondément aimée.

— Je ne changerai pas d’idée, fils.

Sur ces mots, Arthur s’agenouilla dans la terre noire de son jardin et reprit son travail. Il savait que Théodore lui en voudrait. Toutefois, il savait également qu’un jour, lorsque celui-ci profiterait d’une existence paisible et prospère en compagnie de sa famille, il comprendrait. Ce jour-là, Théodore lui pardonnerait.

Au bout d’un moment à patienter devant son père, Théodore dû reconnaitre la futilité d’attendre un changement d’idée, car il repartit comme il était arrivé: au pas de course. Arthur releva la tête et le regarda s’éloigner. Une douleur semblable à un coup de poignard apparu au même moment dans le bas de son dos. Il détacha une feuille de la plante de malicaire étoilé qu’il venait tout juste de planter et la plaça sous sa langue. Sous l’effet de la salive, le végétal libéra une sève amère qui calma presque aussitôt la souffrance. Arthur soupira, il n’y avait rien de souhaitable dans une vie de violence. Rien.

#

Adossé à la tête du lit, Arthur observait Maggie qui s’approchait, une tasse de tisane à la main. La clarté blafarde de la lune illuminait le corps blanc et tout en rondeur de sa compagne. Une brise fraîche et parfumée par les lilas qui bordaient la maison lui caressa le visage. Autrefois, alors que toute sa vie se résumait en chasses, combats et fêtes, il ne lui aurait jamais traversé l’esprit qu’un jour, il apprécierait le parfum des fleurs et le goût d’une tisane. Arthur avala à petites gorgées le breuvage apporté par Maggie. Quelle merveilleuse découverte avait été cette tisane aux saveurs légèrement boisées ! Elle lui avait permis, après tant d’années, de passer une nuit entière sans que d’horribles cauchemars le réveillent.

— Tu devrais le laisser aller, murmura Maggie dont les pieds glacials avaient surpris Arthur sous les couvertures.

Sa main, froide également, s’aventura vers le sexe d’Arthur qu’elle se mit à caresser comme on caresse un chat. Arthur n’avait plus, depuis plusieurs années déjà, la capacité physique de donner du plaisir à Maggie comme lors des premières années. Celle-ci ne s’en était jamais plainte. Satisfaite, disait-elle, du contact peau à peau, du partage de chaleur et de douceur. Arthur était trop orgueilleux pour l’admettre, mais il ne se serait plus passé de ces moments. Ils étaient devenus aussi importants pour sa santé physique et mentale que les plantes médicinales.

— Je ne veux pas en discuter avec toi, Maggie. Théodore est le seul héritage qui me rend fier… s’il fallait qu’il lui arrive malheur, je n’y survivrais pas.

— Combien de monstres as-tu vaincus, Arthur?

Le vieil homme tourna la tête vers Maggie et la questionna du regard.

— Je ne sais pas.

— Tu mens.

Arthur pouffa de dépit, puis se tourna sur le côté opposé. Maggie en profita pour se coller davantage, épousant avec son corps celui de son amant.

— Combien? lui murmura-t-elle à l’oreille lui causant une vague de frissons.

— Je ne sais pas, je te dis… des dizaines?

— Combien? répéta-t-elle un peu plus fort tout en lui pinçant un mamelon.

— Aïe! Quarante-sept. J’en ai tué quarante sept… Mais ce n’est pas pareil. Je ne possédais rien. Je n’avais rien à perdre.

— Si tu ne le laisses pas y aller, il partira quand même, comme ça, un soir, sans avertissement. Votre relation sera brisée à jamais. Non seulement ça, mais il partira sans ta bénédiction, sans la confiance que tu lui inspires.

Malgré l’effet d’assoupissement dû à la tisane qui lui alourdissait inexorablement les paupières, Arthur s’étonna de la force de l’argument. Assurément, Théodore possédait assez de cran pour disparaître sans son approbation.

Avant de sombrer, il se promit d’y réfléchir.

#

À la suite d’un voyage de quatorze jours à bord d’un dirigeable, Arthur et son fils avaient enfin posé pieds sur ce fameux nouveau continent. Une terre d’opportunités disait les propagandes de l’empire tandis que l’empereur y exilait les mécontents et les criminels. Leur première destination avait été l’auberge où ils avaient laissé leurs bagages avant de prendre le chemin du palais du gouverneur.

Pour ce faire, ils avaient traversé la ville aux relents pestilentiels sous les rayons brulants du soleil. Les colons, ayant oublié les simples notions d’hygiène présentes sur le vieux continent, jetaient leurs déchets directement sur les routes de terre battue quadrillant la ville. Geste qui avait changé les rues en ruisseaux boueux et malodorants. En ajoutant à cela la chaleur et l’humidité accablante, la colonie de Mikelbourg était le paradis de la nausée.

Cependant, le palais du gouverneur et ses jardins leur présentèrent un agréable contraste. Car, bien que de taille modeste, leur propreté et fit presque oublier aux deux voyageurs l’aspect sinistre de la ville. Bâti au sommet d’une colline de faible dénivelé, le palais surplombait la ville et offrait au gouverneur une vue impressionnante sur son domaine ainsi que sur l’océan. Ce dernier les attendait d’ailleurs sur le balcon lorsque Théodore et Arthur arrivèrent enfin à destination après une éreintante ascension. De loin, il les salua en balançant le bras de façon exagérée avant de disparaitre à l’intérieur. Quelques secondes plus tard, il courait au-devant d’eux les bras ouverts.

— Arthur? Arthur Drake? s’exclama le gouverneur d’une voix aiguë en s’approchant d’un pas rapide.

Théodore, qui aidait son vieux père à marcher depuis quelques minutes, s’arrêta.

— Père? Vous connaissez le gouverneur?

Arthur ne quitta pas des yeux l’homme qui s’avançait vers lui. Le Mikel Griffin qu’il connaissait était cinq ou six ans plus jeune que lui. Pourtant, en le voyant s’approcher, les épaules droites et le pas assuré, il en paraissait quinze de moins.

— Père?

— Nous avons combattu ensemble, oui.

Le gouverneur les rejoignit avant que Théodore n’ait le temps de rajouter un mot, puis s’empressa d’embrasser son vieil ami avant de tourner son attention sur Théodore. Il le détailla l’air impressionné.

— Tu es le portait craché de ton père à ton âge, mon garçon, déclara le gouverneur. J’imagine que tu viens pour terrasser Shegeth.

— Exactement! répondit promptement Théodore.

Arthur ressentit un douloureux pincement à la poitrine en voyant son fils bomber le torse. Il tenta de réprimer une grimace, mais ne réussit qu’en partie. Le visage de son ami s’assombrit en le regardant.

— Mon pauvre Artur, tu m’as l’air épuisé. Suivez-moi, la chaleur de ce pays est accablante, nous serons beaucoup mieux à l’intérieur.

#

L’intérieur du palais s’avéra aussi accueillant que son extérieur. Un seul détail clochait. À l’exception du majordome qui les avait conduits au salon et d’une servante qui leur avait offert une délicieuse eau fraîche, le palais semblait complètement désert. Il y aurait dû y avoir des gardes, des courtisanes, des dizaines de serviteurs et servantes s’affairant aux activités domestiques du palais.

Le gouverneur arriva quelques minutes plus tard, portant un plateau de fruits frais locaux. Tous des fruits qu’Arthur n’avait jamais vus auparavant. À peine Mikel eut-il posé le plateau sur une table basse devant Théodore, que celui-ci s’emparât d’un fruit rond et rouge feu et le fît rouler dans sa main, l’observant avec attention.

— Les indigènes appellent ça un sirrichini, dit le gouverneur.

Théodore huma le fruit avant d’en prendre une généreuse bouchée… qu’il recracha aussitôt.

Mikel éclata de rire. Théodore, lui, ne semblait pas s’amuser. Son visage avait rougi et ses yeux étaient mouillés de larmes. Il attrapa la tasse d’eau devant lui et l’avala d’un trait sous le regard médusé d’Arthur.

— Ça surprend toujours, finit par dire le gouverneur en tendant un mouchoir à Théodore. Je ne comprends pas comment les indigènes arrivent à apprécier cette horreur. Dans leur langue, ça signifie: piquant sucré.

— C’est affreux! s’exclama Théodore d’une voix rauque avant d’être pris d’une quinte de toux.

— C’est loin d’être l’aliment le plus brulant que mangent ces indigènes. Selon ce qu’on m’a dit, le sirrichini leur est particulièrement doux.

— Parle-moi plutôt du démon, Mikel, l’interrompit Arthur.

Le ton sérieux d’Arthur fit s’évaporer la légèreté des propos précédents. Le sourire qui était resté accroché au visage du gouverneur depuis leur arrivée disparut. Celui-ci se redressa et s’enfonça dans son fauteuil comme s’il tentait de s’y cacher. Il sortit ensuite un mouchoir de la poche de son pourpoint et essuya la sueur qui mouillait son visage.

— Les indigènes l’appellent Shegeth. Un drôle d’amalgame des mots mort et vie. Les colons le nomment le démon des marais, il ricana. Quelle originalité, n’est-ce pas?

— À quoi ressemble ce Shegeth? demanda Théodore qui s’était penché vers le gouverneur et buvait chacune de ses paroles.

— Je ne l’ai jamais vu, moi-même. Personne de la colonie n’est revenu pour nous le décrire. Mais nous possédons quelques croquis conçus par les indigènes.

Le gouverneur se leva et sortit de la pièce durant quelques secondes. À son retour, il tenait une feuille de papier jauni qu’il tendit à Arthur. Celui-ci examina le dessin. C’était une illustration grossière dont l’encre tachait la page à plusieurs endroits. Toutefois, il était possible d’y deviner une espèce de serpent redressé sur de gigantesques pinces rappelant celles d’un crustacé. En plissant les yeux, Arthur arriva à entrevoir une tête ressemblant à celle d’un insecte. Il tendit le dessin à Théodore qui s’empressa de le prendre.

— Ce Shegeth, demanda Arthur, il attaque souvent?

Le gouverneur secoua lentement la tête.

— Jamais.

Arthur fronça les sourcils.

— Un monstre passif… une malédiction alors?

Mikel approuva:

— J’ai fondé Mikelbourg il y a cinq ans, Arthur. Deux cents jeunes familles. Depuis, aucune femme n’a accouché. Que des fausses-couches. Des dizaines et des dizaines de fausses-couches. Les indigènes nous ont dit qu’il s’agissait de la malédiction de Sheget. Selon leurs légendes, le démon se nourrit de la vie des non nés, les empêchant de croître. Il y a les enfants aussi, ceux qui étaient déjà nés lorsque nous sommes arrivés. Ils ne grandissent pas. Tu as déjà entendu parler d’un nouveau-né de cinq ans?

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là, Monsieur? demanda Théodore qui avait finalement détaché les yeux du dessin.

Le gouverneur tourna la tête vers le jeune homme. Arthur détecta quelque chose d’inquiétant dans le regard de son ami qui avait pourtant combattu de nombreux monstres à ses côtés. Mikel Griffin, surnommé l’empaleur, à cause de cette habitude qu’il avait de livrer la tête du monstre vaincu sur une pique. Il semblait terrorisé.

— Je parle d’un nourrisson de cinq ans. Imagine l’horreur qu’a vécu cet enfant. Prisonnier d’un corps sous-développé. Il a pleuré durant des années, jour et nuit. Puis, il a arrêté de se plaindre, comme si sa conscience s’était accrue à un point où il comprenait la futilité de l’acte. À partir de ce moment, il a refusé toute nourriture. Il s’est laissé mourir de faim, le gouverneur secoua la tête. J’accompagnais les parents lors du décès. Ce bébé… il m’effrayait, mais là, quelques minutes avant de s’éteindre, nos regards se sont croisés. Il avait l’air serein, comme s’il était content que ça se termine enfin.

Mikel s’adossa sur son fauteuil et tomba dans un mutisme contemplatif.

— Est-ce qu’il y en a beaucoup qui ont tenté de tuer Shegeth? demanda Arthur brisant le silence morbide qui s’était installé.

Le gouverneur ne réagit pas.

— Mikel?

L’homme se redressa, surpris.

— Combien d’hommes ont essayé de vaincre le démon?

— J’ai arrêté de compter il y a un bon moment. J’ai envoyé une grande part de ma garde après le décès du bébé. Aucun n’est revenu. Depuis l’offre de récompense, plusieurs dizaines de chasseurs de monstre y sont allés également… il secoua la tête, puis la tourna vers Théodore. Toi, mon garçon, tu es aussi solide que ton père l’était?

— Il est bien meilleur, intervint Arthur.

Arthur avait lancé la phrase sans hésiter, mais il ressentit néanmoins un pincement à l’estomac en pensant au danger de l’expédition.

— C’est une excellente nouvelle!

Le gouverneur se leva d’un bond.

— Un valet vous apportera vos bagages. Il n’est pas question que vous dormiez à l’auberge. Ce sera un plaisir de vous recevoir ici. D’ailleurs, dit-il en tendant un bras vers Arthur afin de l’aider à se relever, je meurs d’envie de connaitre ce que tu as accompli durant ces vingt-cinq dernières années et ça me donnera une bonne raison d’ouvrir l’une de ces merveilleuses bouteilles de vin que j’ai amené avec moi.

Arthur attrapa le bras de son ami qui semblait avoir gardé une fermeté que ses propres bras avaient perdue depuis longtemps et se leva péniblement.

— Et toi, dit Arthur une fois debout, il va falloir que tu me racontes où tu as trouvé la fontaine de jouvence.

#

Si la chaleur de la colonie avait été accablante, celle des marais était carrément insupportable. Et si au moins la chaleur avait été le pire des problèmes. Il y avait les nuages de moustiques, les serpents impossibles à distinguer des branches et les trous de boue qui pouvaient vous aspirer une botte en un instant. Puis, après toutes ces afflictions, il y avait le plus terrible: la puanteur. L’air charriait une odeur rappelant la chair en putréfaction. C’était tout simplement irrespirable.

Étonnamment, Arthur se sentait particulièrement en forme. Dès son réveil au palais, il s’était senti plus léger, plus jeune même. En arrivant à Mikelbourg, il s’était dit qu’il ne pourrait probablement pas accompagner son fils dans les marais. Il était trop faible, il l’aurait ralenti. Mais la nuit au palais avait tout changé.

Comme pour contredire ses pensées, il fut frappé d’une pointe de douleur à la hauteur des reins. Le gémissement qu’il produisit, plus à cause de la surprise que de la douleur elle-même, força Théodore à s’arrêter. Celui-ci se tourna vers Arthur et lui lança un regard chargé d’inquiétude.

— Père?

— Ça va bien. Continue.

Théodore fit demi-tour et se dirigea vers son père. Sans dire un mot, il le souleva sous l’épaule, le porta jusqu’à une souche couverte d’une mousse d’un vert rappelant la couleur du vomi, puis l’obligea à s’asseoir. Plus près du sol, la puanteur s’intensifiait. Arthur sortit un mouchoir de sous sa cuirasse et le plaça devant son nez. Théodore se posta vis-à-vis de son père, appuyé sur son arquebuse.

— Vous vous êtes connus comment le gouverneur et toi?

Arthur se redressa et fixa un point indéfini derrière l’épaule de son fils. Durant ses années de chasse aux monstres, il avait combattu auprès de nombreux vaillants hommes et même quelques femmes. D’après ce qu’il en savait, Mikel était le seul encore en vie. Ironique, considérant qu’il avait été le plus mauvais d’entres eux.

— Nous nous sommes rencontrés il y a environs… je ne sais plus…cinquante ans? Non, plutôt soixante. Oui, nous avions ton âge, donc, soixante ans…

— Vous vous trompez, père, l’interrompit Théodore. Le gouverneur ne peut avoir plus de soixante ans, il en paraît même cinquante.

Le vieil homme considéra ce que venait de dire son fils. Il avait raison et Arthur l’avait remarqué à la minute où il l’avait revu. Visiblement, son ami avait mieux vieilli que lui. Tandis qu’il réfléchissait, un moustique se posa sur la joue de Théodore. Ce dernier le tua mécaniquement, puis sa main revint tâter la joue. Le jeune homme afficha un air surpris.

— Qu’est-ce qu’il y a?

— Ma barbe, je n’ai plus de barbe!

Arthur se leva et s’approcha de son fils. Effectivement, son visage était dépourvu de poils.

Au même moment, il aperçut un mouvement derrière une touffe d’arbustes tordus. D’instinct, il poussa son fils sur le côté et se plaça devant lui, utilisant son corps comme un rempart. Une force qu’il n’avait pas ressentie depuis de nombreuses années ressurgit du plus profond de lui. L’excitation de la bataille le remplissait, une frénésie guerrière.

— Père, s’insurgea Théodore en se relevant. Vous n’êtes pas là pour me protéger.

Le monstre émergea d’entre les arbustes avec une vitesse surprenante. Il s’avança vers les deux hommes à la façon du serpent ses deux énormes pinces placées devant sa tête. Théodore repoussa son père vers l’arrière et pointa son arquebuse sur la bête en mouvement. L’arme semblait presque trop grande pour Théodore. Arthur voulut avertir son fils de ne pas tirer, mais le temps lui manqua. Le coup de feu retentit. La balle ricocha sur la carapace avant de se perdre dans les marais.

Le monstre ne ralentit pas. Il fonça droit vers Théodore qui plongea sur le côté à la dernière seconde. Toutefois, la queue de serpent de la bête le frappa aussitôt qu’il se releva et il fut projeté dans les airs avant de s’écraser dans une gerbe d’eau fétide.

Le démon s’arrêta devant Arthur et se leva sur ses pinces. Celui-ci, recouvert d’écailles d’un noir luisant, devait mesurer plus de dix mètres du bout de la queue à sa tête. Chacune des énormes pinces, que le monstre avait plantées dans la boue afin de redresser le haut de son corps, possédait une envergure d’environ deux mètres.

Arthur demeura immobile. Il lui était impossible de savoir ce que les deux grands yeux sombres placés de chaque côté de la tête de Shegeth voyaient. Une dizaine de mandibules rappelant les pattes d’une araignée s’activaient dans la bouche du monstre et produisaient de repoussants cliquetis rythmés.

Du coin de l’œil, Arthur aperçut son fils qui peinait à se relever. Au départ, Arthur pensait que la cuirasse de Théodore s’était détachée puisqu’elle pendait de façon étrange sur son torse. Mais ce n’était pas le cas. Elle était soudainement devenue beaucoup trop grande pour lui. Arthur cligna des yeux. Il refusait de croire ce qu’il voyait. L’armure n’avait pas grandi, Théodore avait rétréci. Non, il avait rajeuni.

Tout en émettant son horrible mélodie de cliquetis, le monstre tourna son attention vers Théodore. Arthur hurla. La tactique fonctionna et la créature revint vers lui. D’un mouvement beaucoup plus rapide qu’il aurait cru possible, celle-ci abattit l’une de ses pinces dans sa direction. Avec une roulade désespérée, Arthur évita le gros de l’impact, mais la pointe acérée de la pince lui taillada le biceps gauche jusqu’au coude.

Souffrant, Arthur resta au sol tandis que le monstre tournait à nouveau son attention sur Théodore. Le sang qui coulait de sa blessure se mélangeait à l’eau putride du marais. Il hurla encore, mais le cri manqua de force. Son estomac se noua lorsqu’il aperçut le démon fondre sur Théodore.

Par quelle malédiction le monstre l’avait-il transformé son fils? Le pauvre n’était plus qu’un enfant. C’était lui pourtant, Arthur le reconnaissait. Toutefois, au lieu du jeune adulte, se tenait un enfant terrorisé d’à peine dix ans.

Celui-ci, voyant Shegeth foncer vers lui, ramassa l’épée qui gisait à ses pieds et la porta à deux mains devant son visage. Elle lui semblait d’un poids insupportable. Les pinces s’abattirent simultanément. L’épée tomba la première, puis le torse. Les deux pieds plantés dans la boue, les jambes du garçon restèrent dressés comme la souche d’un arbre abattu.

Arthur, qui avait réussi à se relever sur un genou, hurla encore, mais de douleur cette fois.

Shegeth fixa ses grands yeux noirs sur lui.

#

Arthur avait subi de nombreuses blessures durant sa carrière de chasseur de monstre, mais aucune n’avait fait aussi mal que de voir le corps de Théodore être tranché en deux de cette façon. Il se releva d’un bond. Une rage puissante lui remplissait la poitrine, une haine qu’il n’avait jamais ressentie auparavant.

Shegeth pencha la tête en émettant ses vils cliquetis. Arthur avait combattu assez de monstres pour être en mesure de reconnaitre une bête intelligent. Celui-ci était conscient de ses actions et ce simple fait intensifiait encore davantage la haine qu’Arthur lui portait.

Les deux adversaires s’observèrent durant quelques secondes. Puis, sans avertissement, le démon propulsa une pince vers Arthur. Celle-ci frappa à l’emplacement exact où se trouvait Arthur une demi-seconde plus tôt, mais ne rencontra que de la vase. Le guerrier avait bondi à l’endroit où son fils était mort et déjà il se tenait droit, l’épée de Théodore en garde au-dessus de la tête.

Sa douleur au bras gauche était vive, mais une force qui l’avait quittée depuis tant d’années semblait lui être revenue. Shegeth rampa jusqu’à lui, ses lourdes pinces causant une explosion d’eau et de boue à chaque avancée. Essuyant son visage du revers de la manche, Arthur se plut à envisager que le démon avait été surpris par l’agilité de son adversaire. Il rit. Shegeth lui répondit par une nouvelle mélodie de cliquetis répugnants.

Ils s’observèrent durant plusieurs secondes. Arthur, qui se sentait de plus en plus puissant, tournait autour de sa proie. Quoique le monstre puisse penser, Arthur était le prédateur et non l’inverse. C’était lui qui décidait du moment de l’engagement. Il attaquerait et il vaincrait.

Grâce à son instinct, Arthur devina que l’impatience gagnait le monstre. Tandis qu’il contournait Shegeth, il feinta de perdre pied en baissant un genou. La bête en profita. Elle abandonna sa posture défensive et abattit sa pince sur Arthur. Celui-ci, ayant anticipé le déplacement, roula sous la pince et se retrouva juste sous la tête du monstre. Il se releva d’un mouvement vif, l’épée pointée vers la bouche de Shegeth. La lame trancha quelques mandibules en pénétrant profondément dans la gueule du démon. Un liquide brun clair et malodorant coula le long de la lame puis le long des bras d’Arthur. La pince revint vers l’intérieur, mais, déjà, Arthur avait plongé hors de portée, l’épée dégoulinante de sang bien haut.

Shegeth cessa ses horribles cliquetis. Il produisait plutôt une espèce de gargouillis répugnant tandis que le liquide brun clair se déversait par amas gélatineux de sa bouche. Pourtant, il refusa d’abandonner le combat. L’œil brillant, il s’approcha d’Arthur. Ses pinces tremblaient, sa queue inerte formait, lorsqu’il s’avançait, un large sillon dans la boue.

Arthur ne bougea pas. L’épée bien haute, tous les muscles de son corps bien tendus, il observa la mort lente de son ennemi.

#

Arthur planta la main dans la terre noire et y déposa une jeune pousse de l’arbre à sirrichini. Il ignorait si celui-ci fleurirait un jour. Le climat du nouveau continent différait tant de celui de l’ancien. Cette humidité étouffante ne lui manquait nullement. Toutefois, quelque chose lui disait que l’arbre produirait son fruit sucré-piquant d’ici quelques années.

Il se releva et observa son jardin. Il n’aurait plus besoin des plantes médicinales pour un bon moment. La malédiction de Shegeth lui avait redonné son physique de la trentaine. Ce que Mikel avait appelé la mort vie. De toute évidence, l’effet était décuplé lorsqu’on se trouvait à proximité du démon. C’était pourquoi Arthur avait dû enterrer un enfant et non un jeune adulte dans la force de l’âge.

La main douce de Maggie agrippa la sienne. Dans son absence, il ne l’avait pas entendu s’approcher. Il tourna la tête pour la regarder. Elle lui sourit. Bien qu’il ait regagné sa vigueur d’autrefois, Arthur persistait dans sa routine de boire de la tisane relaxante avant de s’endormir. Il savait que Maggie aurait désiré plus d’action, mais elle le respectait trop pour lui en parler.

Un jour, il finirait par accepter qu’il ne fût plus un vieillard. Il s’accorderait le droit de vivre dans ce corps jeune et musclé.

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