La poupée, nouvelle par Cassandra Loiselle

La poupée

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Dans sa nouvelle La poupée, Cassandra Loiselle nous fiche la trouille avec l'aide d'une poupée de céramique d'apparence innocente.

– Vous savez, Monsieur Pierson, tous les gens portent en eux une part d’ombre. Rien ne dit que vous devez la laisser vous engloutir en entier.

Harrison Pierson hocha la tête avant de la laisser reposer au creux de sa main, écoutant le vieil homme continuer son monologue.

– Quel serait le pire que votre âme désirerait, dites-moi?

La question était ambiguë pour le jeune homme. Il laissa dériver son esprit vers la salle vide du bar dans lequel il avait échoué après une dure semaine de travail. Il était entré dans l’édifice en espérant trouver une compagne avec laquelle passer le reste de la soirée et la nuit, mais il se retrouvait en compagnie d’un vieux croûton philosophant sur le sens de la vie. À la télévision, les nouvelles du moment.

Le kidnapping de la jeune Flavie Gagnon était sur les lèvres de tous les Québécois et sur celles des tous les animateurs de télénouvelles. On disait que les premières 24 heures après la disparition d’un enfant étaient les plus cruciales.

Une goutte blasé de sa conversation avec le type, dont il ne se souvenait pas même du nom, et des nouvelles répétitives, il lui répondit sèchement :

– Le pire que mon âme désirerait en ce moment serait de partir d’ici avec une jeune femme sensuelle.

Le vieil homme éclata de rire et lança :

– Il n’y a pas à dire, vous ne pourrez jamais laisser le noir de votre âme vous engloutir!

***

Une fois arrivé, il nota une boîte livrée sur le pas de sa porte.

Il ne se souvenait pas avoir commandé quelque chose.

La tête pleine de questionnements, il prit la boîte, la déposa sur le comptoir de la cuisine et l’ouvrit à l’aide d’un couteau. Il y découvrit une poupée de porcelaine. Hein, mais qu’est-ce que c’était que ça? C’était une blague ou quoi?

Elle était magnifique, il n’y avait pas à dire. Ses cheveux blonds et bouclés étaient retenus vers l’arrière avec de charmants rubans. Ses yeux étaient bleu ciel, une grande frange de cil noir les surmontant. Sa robe était faite de velours rouge et elle portait aux pieds de jolis souliers de cuir cirés.

Il fouilla le fond de la boîte afin de trouver réponse à ses questions, d’où venait ledit colis, mais il ne trouva rien. Perplexe, il laissa tomber l’objet dans la boîte, la délaissant pour le restant de la soirée.

***

Cadran qui sonne. Éveil en sursaut. La tête dans le cul. Odeur terrible dans la pièce. Il ouvrit les yeux sur sa chambre, semblable à tous les matins.

Mais quelle était donc cette odeur? Bordel.

Du café. Voilà qui allait changer la donne de cette matinée pourrie. Il était crevé, comme s’il n’avait pas dormi.

Café qui coule.

Douce odeur florale qui se répand dans toute la maison campagnarde.

Bref regard sur la boîte contenant la poupée.

Brève interrogation? Quelque chose manque au tableau.

La poupée.

Où est-elle?

Son cœur manque un battement. L’objet est disparu. Il fait un tour rapide de la maison et la retrouve aussitôt. Elle est assise, bien droite sur la tablette du salon, celle au-dessus du divan. Il n’avait pas souvenir de l’y avoir mise.

Questionnements.

Il la prend entre ses mains. Il remarque bien vite que la pauvre poupée a été mutilée pendant la nuit. Ses cheveux blonds sont décoiffés, les rubans n’y sont plus. Le visage est tout griffé. Les vêtements d’allure très chics ont été remplacés par une tunique semblable à du chanvre. Les souliers manquent aussi. Le détail qui le chicote le plus est le fait que sa main gauche avait été coupée. Bon, coupé était un gros mot, la porcelaine s’émiettant finement à la rupture de ce qui avait été le poignet.

Elle portait maintenant une étiquette autour du cou : « Doux souvenir du 27 avril 2021 ». Doux souvenir de cette nuit…?

Mais qu’est-ce qui s’était passé ???

Dans tous les cas, il allait faire disparaître cette terrible odeur. Il récura la maison des planchers jusqu’aux murs tant l’odeur semblait avoir imprégné la demeure au grand complet.

En fin d’après-midi, il s’étendit dans son lit, plus fatigué que jamais. Il se tourna sur le côté avec l’intention de faire une sieste quand il remarqua qu’il y avait plein de moutons de poussière partout sur sa couette. Il ne les avait pas remarqués en se levant le matin. Il se remit sur le dos prestement, regardant le plafond.

LA TRAPPE DE PLAFOND. Celle qui menait sous les combles.

Et si…

Non.

Était-il allé dans la trappe la nuit précédente?

Toujours couché, il analysa la situation. Le contour de la trappe était ceinturé de poussière.

Ça confirmait ses doutes.

Il devait aller voir.

Il poussa son lit et apporta son escabeau. Il monta dans le grenier. Il le vit tout de suite. Un coffre.

Sur le coffre, un calepin rempli de notes. Il tourna fébrilement les pages, demandant réponses à ses questions.

19 avril 2021

Je l’ai fait. J’ai kidnappé la gamine. Prochaine étape : je ne sais pas. Elle fait tout un train, même si je l’ai solidement ligotée, bandé les yeux et lui ai mis un bas dans la bouche. Une chance que j’habite en campagne. Mon plan allait jusque-là. Je ne sais qu’en faire à partir de maintenant. Elle est dans le grenier.

Non. Il n’avait pas? Si…? Ses mains tremblaient tandis qu’il tourna la page.

21 avril 2021

La petite est recherchée partout dans la province. Je ne sais toujours pas quoi en faire. Je ne suis pas un méchant, moi, c’est ma partie sombre qui le voulait. Elle semblait si douce et naïve vue de loin dans le parc d’enfants. Elle a été si facile à attirer dans ma voiture en lui promettant des bonbons contre une aide pour retrouver mon petit chien — que je n’ai pas.

C’était impossible. Il ne pouvait pas le croire!

23 avril 2021

Elle a enfin mangé. Il était temps. Je peux encore renverser la roue et l’abandonner sur le bord d’un chemin désert. Elle serait retrouvée en un rien de temps… Je dois faire vite, par contre. Moi, Harrison Pierson, ne suis pas un tueur.

Il sentit les premières larmes couler de ses yeux. Il resta figé un moment en tournant les pages. La dernière datait de la nuit précédente.

27 avril 2021

J’ai enfin fait ce qui devait être fait. Je ne suis pas un tueur, mais ce devait être fait. Je ne regrette pas. J’ai quand même gardé un souvenir de cette nuit. Elle a crié pendant les premières minutes à cause de la chaleur ardente, mais elle a vite succombé. J’ai enterré les restes de son corps au fond du jardin, avec ses vêtements. Je garde entre autres la poupée en souvenir de la petite.

LE FOUR. LE FOUR BORDEL. Voilà d’où provenait l’odeur… oh, mon dieu.

Il l’avait incinérée dans son four. Bordel que c’était cruel. Il poussa un cri en repensant à la veille.

(Il n’y a pas à dire, vous ne pourrez jamais laisser le noir de votre âme vous engloutir!)

Le vieux du bar avait eu tort sur ce fait.

Il poussa un cri de dépit, se frappant au visage de sa main libre. Et que voulait donc dire « entre autres » lorsqu’il parlait de souvenirs?

Il s’assit sur le sol devant le petit coffre de bois. Il avait peur de voir ce qu’il contenait. Il l’ouvrit. Une petite étiquette sur le dessus d’un emballage de velours… le même tissu que la robe de la poupée.

« Flavie Gagnon. Petit souvenir. »

Il se mit à trembler soudainement.

Et c’est là qu’il la vit. Dans le coin du coffre.

La main gauche.

La main gauche de Flavie Gagnon.

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