Un très grand sapin de Noël, bien décoré, pris en photo par Sébastien Duperron

La note parfaite

Une chance inouïe, voilà ce que nous prenions plaisir à nous répéter à chacun de ces moments de grâce qui nous rassemblaient. Nous formions un petit groupe de six personnes au cœur encore jeune nous permettant de maintenir une joie de vivre au-delà de ce que plusieurs appelleraient le simple quotidien, ce plaisir du moment présent. Nos enfants devenus adultes, nous cherchions à profiter de ce temps qui passe trop vite pour faire de nos rencontres des occasions de nourrir ce bonheur d’être ensemble. Nous avions le sens de la fête, comme nous le répétaient souvent certaines de nos connaissances ne faisant pas partie de notre petit club. Ces amis et moi formions trois couples aux goûts parfois similaires, mais parfois aussi fort différents. Je crois bien que nos différences constituaient le ciment de cette longue amitié. Nous étions animés de la douce folie de nous rencontrer pour mille et une raisons, qu’il s’agisse d’un changement de décor ou d’un nouvel appareil électrique. Difficile à croire, mais nous avons déjà fêté l’achat d’un robinet pour la cuisine de l’un d’entre nous. On aurait certes pu nous croire un peu fous, n’eût été la reconnaissance publique de plusieurs de nos talents, dois-je l’avouer.

Nous partagions toutefois une passion commune, notre amour pour le temps des Fêtes, et des arbres de Noël en particulier. Après avoir été tentés par les sapins artificiels comme c’était la mode à une certaine époque, nous avions définitivement fixé notre choix sur des arbres naturels pour le parfum qu’ils dégagent et pour cet esprit de Noël qu’ils ravivent à chaque fin d’année. C’est avec un plaisir renouvelé, et des heures de travail en écoutant des airs du temps des Fêtes, que nous décorions nos sapins de Noël en prévision de notre événement festif, La Tournée des Arbres.  

Nous choisissions notre sapin sur un coup de cœur, mais avec respect. Il nous fallait opter pour celui qui nous parlerait. Pas de sapin trop cultivé dont on décelait les modifications au fil des tailles, pas de sapin aux branches ratatinées, pas de sapin aux branches trop rapprochées qui ne permettraient pas de laisser pendre rubans et décorations allongées, mais pas de sapin squelettique non plus. Chacun d’entre nous habillait son arbre avec amour, choisissant les décorations nouvelles ou anciennes selon le goût ou la tendance artistique du moment.

Chaque année, quelques jours avant Noël, nous nous préparions avec fébrilité à cette Tournée des Arbres. Le hasard déterminait l’ordre des visites. Les premiers amis à recevoir ajoutaient au plaisir d’exhiber leur arbre quelques bouchées apéritives, canapés de toutes sortes et bons vins choisis avec soin. La tournée débutait au rythme des exploits artistiques et culinaires des hôtes. Je me souviens qu’un de nous avait déjà proposé des blinis maison servis avec un petit verre glacé de vodka. Un délice! Nous imaginions un concours du plus bel arbre dont les résultats seraient annoncés à la fin de la tournée. Rien de bien sérieux, il va sans dire. Notre joie était communicative. Cette année-là, nos amis Pierre et Pierrette avaient opté pour un arbre qu’ils qualifièrent de punk avec ses deux branches supérieures partant à l’oblique de chaque côté. Les décorations rouges et argent, de toutes formes et de tous âges, les glaçons torsadés côtoyaient des oiseaux en plumes de toutes les couleurs dont on pensait qu’ils allaient s’envoler. L’arbre reflétait bien la personnalité de ces deux artistes au goût unique. Un véritable bonheur! La compétition serait féroce, disions-nous en riant à gorge déployée, faisant honneur aux bouchées dont la recette venait de tante Thérèse.

Nous nous retrouvions ensuite chez les amis ayant pigé le billet de la deuxième visite. En entrant dans la maison de Monique et Guy, des effluves d’épices nous firent saliver. Des bouchées chaudes furent enfournées, des dattes farcies au bleu, des huîtres et des feuilletés aux champignons sauvages. Le vin fut servi dans des gobelets en argent, souvenir d’un héritage familial, ce qui ne fit qu’accentuer notre hâte d’admirer l’arbre de ces amis originaux aux idées parfois surprenantes. Dans un coin du salon, l’arbre nous saisit tout d’abord par sa taille, car il était beaucoup plus petit que ceux des années précédentes. Monique déclara que son engagement envers l’environnement avait influencé sa décision de créer un arbre totalement naturel, aux décorations faites de paille et de raphia, œuvres d’une artisane locale au talent remarquable. L’ami Pierre ne put s’empêcher de dire que c’était quand même un style minimaliste, ce qui déclencha un fou rire général. Seules les guirlandes électriques étaient objets de modernité, Guy rappelant avec justesse que des chandelles auraient été inappropriées dans la maison des parents d’un pompier. Tous trinquèrent à la beauté de la vie, et d’une amitié de plusieurs décennies. Le vin fit son œuvre, entraînant des rires tonitruants lorsque Pierre osa prétendre avoir vu des décorations similaires chez IKEA.

Ayant pigé le numéro trois, c’est donc chez Jean-Pierre et moi qu’allait se terminer cette tournée des arbres. Nous avions préparé un plateau de fromages variés, des petits gâteaux aux canneberges et à l’orange, des tartelettes à l’érable et une glace à l’ancienne, un parfait trois couleurs comme l’appelait ma mère. J’avais mis le champagne au frais, sorti ma plus belle verrerie, et j’étais prête à faire découvrir notre arbre, immense, multicolore, de style victorien, garni de boules anciennes à creux, de rubans brillants, et de lumières étincelantes. J’avais même déniché d’anciens jeux de lumières avec cheminées contenant un liquide coloré d’où montaient des bulles sous l’effet de la chaleur.

Mais, en ouvrant la porte ce soir-là, je sentis que quelque chose n’allait pas. Mon chat Frisson miaulait, et je cherchais en vain mon arbre pourtant impossible à manquer. Je devinai les branches au sol au moment même où Jean-Pierre me retint pour m’éviter de chuter. Je pensai d’abord à un cambriolage, mais en ouvrant les lumières, mes amis et moi vîmes avec stupéfaction que mon arbre de Noël, celui que nous avions pris tant de soin à décorer était allongé en travers du salon et de la cuisine. Le sol était jonché de débris de boules multicolores, les guirlandes de perles se retrouvaient éparpillées, l’ange flottait dans une mare d’eau : une vraie désolation! Il fallut se rendre à l’évidence,mon arbre était tombé. Un arbre majestueux de plus de six pieds, garni des décorations anciennes que je collectionnais depuis de nombreuses années. C’en était trop. Je me mis à pleurer à chaudes larmes pendant que mon ami Pierre ramassait des morceaux de boules encore munies de leur crochet en disant : Hon, celle-là était belle! ce qui réussit à me faire rire entre les sanglots. Il fut décidé de ramasser le dégât, Monique prenant le balai, les autres tentant de mettre de côté ce qui avait survécu au massacre. Qu’était-il arrivé? L’arbre avait-il été maladroitement installé dans le pied? Frisson aurait-il été tenté de jouer à l’alpiniste? Nous ne le saurions sans doute jamais, même si mon chat noir me fixait avec un air de défi passablement éloquent.  

Le travail d’équipe permit de remettre l’arbre sur son socle et de le fixer solidement. Les décorations intactes furent réinstallées, et même les perles redonnèrent à l’arbre une allure de fête, malgré les espaces laissés béants par l’absence d’une trentaine de boules anciennes qu’il faudrait bien remplacer. Les brocanteurs et les antiquaires n’avaient qu’à m’attendre, j’étais une acheteuse aguerrie et volontaire.

Non, la soirée ne se terminerait pas comme prévu, malgré les gâteries et la fraîcheur des bulles. Heureusement, la joie qu’apportaient les amis dans les circonstances rendit le moment cocasse. Le concours aurait lieu malgré tout. C’est encore l’ami Pierre qui suggéra d’attribuer une note de neuf sur dix à chacun des arbres visités, ajoutant que la perfection n’était pas encore atteinte et qu’il y avait toujours place pour de l’amélioration. Nous étions évidemment habitués à cette rengaine qui revenait chaque année. Dans sa grande sagesse, Jean-Pierre fit l’unanimité, affirmant que seul le bonheur d’être ensemble méritait les plus grands honneurs.

En levant nos verres cette année-là, nous ne savions pas que cette Tournée des Arbres serait la dernière. Déménagements, décès, tous ces événements de la vie qui rendent difficile la survie de certaines traditions. Heureusement d’autres prendraient naissance qui, à leur tour, apporteraient de la joie à qui voudrait bien les faire vivre.

Les années ont passé, et je suis demeurée une passionnée des beaux arbres de Noël. Avec le temps, j’ai pu reconstituer mon lot de boules de Noël anciennes, et je demeure à l’affût de nouvelles trouvailles. J’aime savoir que ces décorations ont fait le bonheur de tant et tant de familles, et c’est ce qui les rend uniques à mes yeux. Les enfants, les petits-enfants sont toujours éblouis par la beauté de cet arbre majestueux qui rappelle ceux de l’ancien temps comme le dit si bien ma petite fille à l’écoute des films de Noël qui repassent d’année en année. Certes, je ne peux oublier tous ces moments où les rassemblements festifs regroupaient les amis partis beaucoup trop tôt. Oui, comme le disait grand-père, mon carnet d’adresses se vide…

Cette année, une surprise m’attendait. Alors que je repensais à ces doux moments du passé, ouvrant mes grandes boîtes rouges remplies de souvenirs, on sonna à ma porte. En me souhaitant de joyeuses fêtes, le facteur me remit un petit paquet, léger, au parfum de sapin. Curieuse, je l’ouvris avec fébrilité et en découvris le contenu : un oiseau en plumes rouges couché sur une brindille de sapin, accompagné d’une petite carte sur laquelle était écrit Cette année, tu pourras t’attribuer une note parfaite…. Je reconnus un des oiseaux en plumes de mes amis Pierre et Pierrette et je me persuadai que, de l’au-delà, ils l’avaient fait voler jusqu’à moi.

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2 comments

  • Daniel Renaud

    Merci Helene pour nous partager ce beau texte. Tout doux, tranquille et rafraichissant. A chaque lecture je n’en sors peut-être pas assagi mais a tout le moins plus calme!

  • Daniel Renaud

    Merci Helene, toujours vivifiant de te lire, surtout en ce temps des fêtes.

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