Immobile

Immobile dans les hautes herbes

« Immobile dans les hautes herbes » est un récit ensoleillé rassemblant des bribes de l'enfance en solitaire de l'auteure, mais pourtant loin d’avoir été ennuyeuse.

Je suis enfant unique.

« Tu dois te sentir bien seule, parfois! » pourrait-on me rétorquer spontanément.

Mais non.

Ma solitude est le portail d’un monde fabuleux.

Je prends plaisir à jouer dehors toute seule. Je peux passer des heures à entretenir mes chemins d’hiver, dans la cour arrière, à me construire une palissade de neige pour repousser les bandits masqués ou à équiper mon refuge, sous la grande épinette de Norvège devant la maison, en prévision de la prochaine attaque aérienne. Une fois mes travaux terminés, je m’assois quelques instants sur le plus haut banc de neige pour contempler mon royaume et planifier son expansion.

Quand je rentre enfin, avec le nez qui coule et les extrémités gelées, c’est presque l’heure d’aller rejoindre Esteban et Zia devant la télé. Les pieds accotés sur le calorifère, alors que les fourmillements se multiplient dans mes orteils à mesure que ceux-ci reprennent vie, je m’imagine avoir été rescapée de justesse au milieu d’un désert de glace, seule survivante d’une expédition désastreuse en Arctique. Les bons jours, maman me laisse en plus réchauffer mes doigts engourdis sur une tasse de chocolat chaud.

***

Ce que je préfère, c’est aller au chalet, en été. Là-bas, il y a le lac, la forêt et, dans celle-ci, la cabane construite avec mon père pour mes huit ans. Il y a le filet de badminton, à l’avant, et le jeu de croquet, dans la cour arrière. Il y a la chaloupe en bois, fraîchement repeinte en bleu et blanc, qui se dandine paresseusement sur l’eau au bout de sa chaîne, attendant d’être libérée le temps d’une balade.

Là-bas, il y a le vent, toujours, et le chant des oiseaux.

Parfois, famille ou amis viennent nous visiter. Sinon, j’y suis seule avec mes parents.

Et ma solitude est lumineuse.

Le sentier pour se rendre à ma cabane serpente à travers un champ rempli d’herbes si hautes que je peux faire semblant de m’y perdre. J’aime qu’il zigzague ainsi. Un sentier tracé en ligne droite selon le plus court chemin n’aurait pas été aussi amusant à emprunter. C’est un sentier facile à entretenir, il suffit que papa passe dedans avec la tondeuse à gazon, quand il en a fini avec la cour. Souvent, je m’arrête en plein milieu du sentier et je reste debout dans le champ, immobile, le regard tourné vers le ciel, pour écouter les sons de la nature : l’eau du lac qui clapote pas très loin, une grenouille qui coasse de temps à autre, bien que la période des amours soit terminée, les cigales qui stridulent, les bruants qui gazouillent… Quand on se concentre bien, on peut même entendre le bruit des nuages qui glissent doucement dans l’azur. Oui, oui, c’est vrai, je le jure!

Ainsi camouflée au milieu des hautes herbes, me balançant moi aussi au gré du vent, je fais partie de cet univers.

Je marche ensuite jusqu’à ma cabane, qui se dresse à l’orée des bois, sans m’arrêter en chemin. C’est que j’ai fort à y faire! En arrivant, je procède à une inspection de la construction pour vérifier qu’il n’y a pas de réparation à effectuer. Ma cabane est plutôt originale. Elle est de forme triangulaire, à cause de la disposition des gros arbres que nous avons choisis pour en constituer la structure de base. Avec quelques clous et de maigrichons troncs d’arbres morts trouvés un peu partout dans la forêt, nous avons érigé des murs. Le toit est composé de larges retailles de plastique ondulé, vestiges d’une ancienne galerie, sur lesquelles de grosses bûches ont été posées pour éviter qu’il ne soit soulevé par le vent. Grâce à cette toiture, je peux y aller même quand il pleut. J’enfile alors mon imperméable à pois jaunes et mes bottes de caoutchouc pleines de boue, et je cours dans le sentier jusqu’à mon repaire.

Les rondins placés sur le mur avant sont plus courts, laissant ainsi un espace ouvert à côté de la porte — une fenêtre, en quelque sorte. J’y ai installé un rideau pour préserver mon intimité, car les elfes de la forêt sont très curieux. Par cette fenêtre, je peux prétendre guetter le retour de l’école des enfants. Je les aide avec leurs devoirs, puis je leur prépare à souper à l’aide de mes outils de cuisine faits de branches de sapin et d’écorce de bouleau tout en leur racontant des histoires à voix haute. Le repas du soir sera constitué d’ingrédients frais précautionneusement cueillis dans la forêt : roches, feuillages, mousse vert fluo et champignons colorés sont au menu.

***

Ma solitude est peuplée de lutins, de ninjas, de mouches à feu et de grenouilles.

J’adore attraper les grenouilles. Je me suis fabriqué toutes sortes d’instruments pour la chasse aux grenouilles. Mon favori est un filet que j’ai confectionné avec un cintre, tordu pour former un cercle approximatif et autour duquel j’ai cousu un vieux rideau en dentelle. J’y ai inséré une corde munie d’une poignée qui permet, quand on tire dessus, de refermer le piège sur la prisonnière.

La meilleure méthode reste néanmoins de les attraper avec les mains. D’abord, je repère ma proie. Accroupie dans les roches au bord de l’eau, j’avance très lentement les bras vers la surface de l’eau, que je perce délicatement du bout des doigts. Arrivant par-derrière, hors du champ de vision de la bête, je déplace subtilement mes mains jusque sous son ventre, en évitant de faire des remous, et je la soulève doucement, sans la déranger. Alors, plutôt que de tenter de fuir, elle reste dans ma paume, immobile, mystifiée.

Je dépose ma captive dans un grand seau, dans lequel j’ai pris soin de verser environ deux pouces d’eau au préalable — pas plus, pas moins, sinon elle parviendrait à sauter par-dessus bord. Je pose le seau à l’ombre, pour lui éviter de mourir bouillie, puis je poursuis ma chasse. Certains jours, je peux capturer jusqu’à dix grenouilles. D’autres fois, je m’arrête après la première et je joue avec elle en douceur avant de la remettre à l’eau. Je remets toujours mes grenouilles à l’eau. Elles ne méritent pas de finir leur vie le ventre tourné vers le ciel au fond d’une chaudière en plastique.

J’adore attraper les grenouilles. À force de les manipuler, je finis par les reconnaître. Certaines sont toujours au même endroit, d’autres non. Je les reconnais par leur taille, leur teinte, mais surtout par la disposition des taches sur leur dos. J’ai entrepris de les répertorier. Je me suis fabriqué un petit carnet avec des feuilles blanches pliées en deux, que j’ai intitulé Dictionnaire des grenouilles du lac Crève-Faim — oui, c’est vraiment le nom de mon lac! Avec mes crayons à colorier, j’ai dessiné une belle page couverture sur laquelle il y a des nénuphars qui flottent sur l’eau et le titre en grosses lettres roses. À l’intérieur, chaque grenouille a sa propre page, sur laquelle je la dessine pour reconnaître ses mouchetures. J’y inscris la ou les dates auxquelles je l’ai vue, les endroits où j’ai le plus de chance de la retrouver, sa taille ainsi que d’autres caractéristiques intéressantes, s’il y a lieu. Sous l’illustration, j’écris son nom en lettres carrées — parce que leur donner un nom, c’est bien plus drôle. Ainsi, Delphine est une habituée, Minie est là de temps à autre et je n’ai vu Henriette qu’une seule fois. Dommage, elle a un joli nom!

Tous les week-ends, j’ai hâte qu’on parte pour le chalet. Dès mon arrivée, la première chose que je fais, c’est une petite tournée des rives prisées par mes grenouilles afin de voir qui est là. J’ai ensuite toute la fin de semaine pour attraper, enchaudiérer, noter, dessiner, libérer. J’inscris mes observations dans mon répertoire et je m’applique à compléter mes dessins le soir venu ou les jours de mauvais temps, attablée dans la véranda.

***

Ma solitude est ludique.

Hier, je me suis réveillée avec l’envie de transformer ma chambre à coucher en forêt tropicale. C’est à cause du tapis. Il est affreux, avec ses longs poils verts, mais tellement confortable pieds nus! On dirait de la pelouse, dont les brins se glissent entre mes orteils et les chatouillent. J’ai donc déménagé toutes les plantes de la maison dans ma chambre — certaines étaient vraiment très lourdes! Quand mes parents sont revenus du travail, ils ont éclaté de rire en me voyant assise par terre en bermudas, une limonade à la main, plongée dans la lecture d’une enquête d’Hercule Poirot à l’ombre d’une fougère.

Il a quand même fallu que je replace tout avant d’aller au lit.

Aujourd’hui, j’ai le projet de couvrir tout le plancher du sous-sol avec mes casse-tête. Ça risque de me prendre plusieurs heures. Prière de ne pas déranger.

Demain…

Je suis enfant unique.

Ma solitude est légèreté, inventivité, tranquillité, liberté : la liberté de penser par moi-même, d’établir mes propres limites et de parler avec les licornes si j’en ai envie.

Ma solitude ne me pèse pas. Elle est une alliée.

Comment diable pourrais-je me sentir seule en aussi bonne compagnie?

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2 réponses

  1. C’est adorable ! Bel éloge d’une solitude peuplée de merveilles ! C’est comme si j’y étais…

  2. Très talentueuse avec ce merveilleux récit. Juste à te lire, je t’imaginais telle que tu le décrivais. J’ai hâte de le lire.

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