L'auteur Louis-François Dallaire

Violence et Monopoly, avec Louis-François Dallaire

Dans cette entrevue accordée à Kim Messier, Louis-François Dallaire, auteur du thriller Le jour où mon meilleur ami fut arrêté pour le meurtre de sa femme, nous parle du traitement d'un sujet peu souvent abordé dans notre littérature.

En lisant Le jour où mon meilleur ami fut arrêté pour le meurtre de sa femme, on constate que le thème de l’intimidation est très présent. Pourquoi avez-vous choisi de parler de ce sujet?

Parce que c’est un problème encore très présent dans notre société, qui prend de multiples visages, qu’on parle de violence, de bullying, de cyberagressions… et que c’est en parlant d’un phénomène qu’on inspire les gens à le dénoncer. Quand j’étais enfant, on ne parlait pas de ces choses-là. Des filles et des garçons vivaient des choses épouvantables dans les cours d’école ou en classe, et il en fallait beaucoup pour que quelqu’un finisse par intervenir. On tenait pour acquis que ça faisait partie de l’apprentissage de la vie, qu’il fallait laisser l’enfant apprendre à se défendre. Ce n’est pas entièrement faux, mais que fait-on lorsque les victimes sont paralysées par la peur ou qu’on ne leur a pas appris comment se défendre? Tout le monde n’a pas les mêmes ressources…

Dans ce roman, l’amitié qui unit David (l’homme accusé du meurtre de sa femme) et Sébastien (l’ami protecteur qui essaie d’innocenter David) est plus forte que tout. Est-ce que vos expériences personnelles vous ont inspiré à créer cette histoire?

J’ai eu la chance, dans ma vie, de vivre de très belles histoires d’amitié, avec des hommes autant qu’avec des femmes. Ceci dit, l’amitié masculine — la vraie, pas juste des liens entre chums de bar — m’apparaît plus difficile à trouver. Beaucoup d’hommes ont de la difficulté à se laisser aller avec d’autres hommes, à dépasser le niveau superficiel et à se montrer authentiques entre eux, par crainte que ce soit mal interprété. Ça a longtemps été mon cas, d’ailleurs, mais j’ai eu la chance de rencontrer des gars qui m’ont permis de dépasser ça, avec qui je peux laisser tomber les masques. J’avais envie de parler de l’amitié entre hommes parce qu’elle est souvent présentée de façon très superficielle dans notre société, et particulièrement dans les médias, les séries télé, les films, la littérature… Ces dernières années, on a inventé le terme « bromance » pour désigner ce type d’amitié; c’est joli comme terme, et c’est une façon d’à tout le moins reconnaître que ce type de lien existe, mais en même temps, c’est révélateur de constater qu’il y a tout de même le mot « romance » là-dedans! Je voulais illustrer que deux hommes peuvent avoir un lien affectif très fort et très profond sans qu’il y ait de connotation sexuelle ou amoureuse. Le roman débute d’ailleurs sur une citation que je trouve magnifique : « L’amitié, c’est l’amour en habit de semaine »

Vous parlez aussi de violence conjugale. Fait original, c’est une femme qui est violente envers son mari dans votre livre. Pourquoi avoir choisi d’en parler?

Parce qu’il s’agit d’une facette méconnue de ce problème social. Pourtant, les plus récentes statistiques québécoises illustrent qu’une victime de violence conjugale sur cinq est de sexe masculin. Et encore, ces statistiques rendent uniquement compte des situations judiciarisées! C’est nettement minoritaire en comparaison aux femmes victimes, mais tout de même, une personne sur cinq, c’est significatif! J’avais envie de donner une voix à ces hommes-là, de dire que oui, ça existe; que oui, c’est destructeur; et que non, les hommes ne sont pas systématiquement protégés contre ça. Dans mon bureau de travailleur social, de plus en plus d’hommes réalisent qu’ils vivent ça dans leur couple, en particulier depuis que la pandémie a atteint notre société. J’entends des choses comme : « Ma blonde me pète des coches, elle est jalouse, elle fouille sur mon cellulaire, elle me fait sentir coupable chaque fois que je veux voir mes amis, elle me sacre après, elle m’insulte, elle veut toujours décider de tout, elle me menace de suicide ou de m’enlever la garde des enfants quand je lui dis que je veux la laisser… ». Ces choses-là, ça s’appelle de la violence! Mais puisque les hommes sont moins souvent victimes de violence criminalisable — les coups, les tentatives de meurtre, les agressions sexuelles —, ils ont tendance à ne pas le voir.

Dans votre roman, vous soulevez plusieurs questions, dont le fait que ceux et celles qui vivent avec un syndrome post-traumatique lié à de la violence conjugale n’ont souvent plus le choix de se défendre pour survivre. Quel genre de réflexion désirez-vous susciter chez vos lecteurs par rapport à ça?

L’idée n’est certainement pas d’endosser le meurtre comme solution au cycle de la violence conjugale — ni pour un homme ni pour une femme, d’ailleurs… —, mais plutôt de dire que cette forme d’abus pousse souvent au désespoir. Et lorsque le désespoir s’installe, les gens sont parfois étonnés de voir ce qu’ils peuvent faire.

Croyez-vous qu’il est temps, dans notre société, de parler davantage de la violence des femmes faite envers les hommes? Si oui, pourquoi?

En fait, ce qu’il faut, c’est parler de violence conjugale, point à la ligne. Il faut que les gens, peu importe leur sexe, soient en mesure de distinguer où se termine le conflit « normal » et où débute la violence. Les gens croient qu’on en parle beaucoup, mais la dernière année illustre malheureusement à quel point on n’en parle pas encore assez. Et ça inclut le fait de dire que cette violence s’exerce aussi envers des hommes. Oui, les femmes sont plus souvent victimes de violence conjugale, et les impacts de cette violence sont souvent plus sévères au plan physique, économique et sexuel; il faut continuer à le dire, parce que ça reflète la structure de notre société. Mais une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce que ça change au vécu des hommes qui font partie de la minorité? Une de mes scènes préférées dans « Le jour où mon meilleur ami fut arrêté pour le meurtre de sa femme » est celle où Sébastien, le narrateur, a une dispute à ce sujet avec sa conjointe. Le point de vue de Béatrice peut sembler dur — il l’est, à vrai dire —, mais il est très représentatif de ce qui se dit au sujet de la victimisation masculine dans notre société.

Un autre aspect intéressant de votre histoire est le fait de parler de compassion envers les bourreaux. Pouvez-vous expliquer votre vision des choses à ce propos?

Personne n’est entièrement noir, ni entièrement blanc. J’ai eu le privilège, dans ma carrière de travailleur social, d’aider des hommes aux prises avec des comportements violents. Ce n’était pas toujours reposant! Mais ces hommes-là m’ont appris que derrière la violence se cachent beaucoup d’autres choses. J’éprouve beaucoup d’admiration envers ceux qui sont capables de s’admettre qu’ils ont ce problème, étant donné la stigmatisation sociale qui entoure le fait d’être violent.

D’après vous, est-ce que chaque être humain a un Chien en lui, tel Sébastien, votre personnage principal?

Le « Chien » de Sébastien, c’est sa colère. En ce sens, oui, tout le monde en a un. La différence, c’est que comme pour les vrais chiens, il y a des maîtres qui sont meilleurs que d’autres et qui tiennent la laisse plus serrée, question que personne ne se fasse mordre!

Personnellement, j’ai adoré découvrir, petit à petit, la scène du meurtre d’Aurélie, la femme de David. Ça crée beaucoup de suspense. Avez-vous déjà écrit d’autres romans dans ce style-là?

Merci beaucoup! Cette scène-là s’est écrite toute seule, même si elle a demandé beaucoup de soin et de précision. Je me suis installé à l’ordinateur en me disant qu’il fallait que je l’écrive d’une traite pour ne pas perdre la ligne conductrice, soit le ressenti du personnage, de sa décision initiale jusqu’au passage à l’acte. Sa peur, son ambivalence, son hyperconscience du moment présent. C’est une scène clé du roman. Mes deux romans précédents n’étaient pas du tout dans ce style. À vrai dire, après trois romans, je reçois souvent le commentaire selon lequel ils sont très différents l’un de l’autre, ce qui est un beau compliment en ce qui me concerne. Je n’aspire pas à écrire le même roman deux fois. Ce roman, au point de départ, n’était d’ailleurs pas du tout supposé aller dans cette direction. C’était prévu comme un face à face entre deux hommes qui se connaissent depuis toujours, l’un ayant posé un geste inacceptable et l’autre cherchant à comprendre ce qui s’est passé. Puis, j’ai écrit le premier chapitre, et le narrateur a pris le contrôle de l’histoire pour l’emmener ailleurs. J’en ai été le premier surpris!

Qu’est-ce qui fait un bon thriller selon vous?

Pour moi, c’est très simple : il faut s’attacher aux personnages. Ressentir ce qu’ils éprouvent, entendre leurs pensées, partager leurs émotions. Il faut aussi éviter de multiplier les scènes qui diluent le rythme en s’éloignant de la trame de fond. Le rythme est très important dans un thriller, on doit chercher à garder le lecteur en haleine. J’ai reçu plusieurs commentaires de lecteurs qui me disent avoir lu mon roman en moins de deux jours, ce qui me renverse puisque pour ma part, en tant que lecteur, je n’ai pas la concentration nécessaire pour réussir pareil exploit!

Lisez-vous beaucoup de romans à suspense? Si oui, quels sont vos auteurs préférés?

En général, j’évite les romans qui donnent trop de détails sanguinolents ou qui se complaisent dans le sadisme parce que je suis beaucoup trop impressionnable et que les détails ne me sortent plus de la tête par la suite. Ceci dit, je suis un grand amateur de romans policiers, avec un faible pour des auteurs tels Arnaldur Indridason, qu’une amie m’a récemment fait découvrir, ou Henning Mankell. J’ai tout lu d’Agatha Christie, une auteure dont on ne vantera jamais assez le génie et l’innovation. L’impact qu’elle a eu sur ce type de littérature se fait ressentir encore à ce jour. Mon auteur préféré est de loin Stephen King, que je lis depuis que je suis enfant (il fallait que mes parents me fassent confiance pour me laisser lire pareilles histoires alors que j’étais encore à l’école primaire!). Cet auteur a la capacité de nous plonger dans les tripes de ses personnages. On le décrit souvent comme un auteur de romans d’horreur, ce qui n’est pas entièrement faux, mais je le considère surtout comme un raconteur d’histoires avec un sens incroyable de la psychologie. En ce qui me concerne, il ne fait que s’améliorer en vieillissant, ce qui est plutôt rare…

Est-ce que le fait d’être travailleur social et enseignant en médecine familiale a influé certaines choses sur votre récit?

Plusieurs de mes réponses précédentes ont fait allusion à mon expérience de travailleur social, donc j’en déduis donc que oui! Mon travail auprès de clientèles masculines nourrit particulièrement mon écriture. J’écris des histoires d’hommes, ce n’est pas par hasard. Porter simultanément tous ces chapeaux professionnels me comble, même si ça a pour effet de ne pas laisser beaucoup de repos à mon hamster intérieur. Mon travail me donne accès au vécu de tellement de gens, ce n’est pas étonnant que mes romans soient très centrés sur la psychologie des personnages.

Êtes-vous un fan de Monopoly, comme David et Sébastien?

J’adore le Monopoly, même si les parties sont parfois longues! Ce jeu est associé à de nombreux souvenirs d’enfance : des soirées en tente-roulotte, dans le Maine, à jouer à ce jeu avec mes parents et ma sœur avant d’aller dormir. De manière générale, j’ai une grande affection pour les jeux de société classiques. Mon préféré reste toutefois le jeu Clue. Enfant, j’étais littéralement obsédé par ce jeu!

Quel parallèle souhaitiez-vous faire entre le jeu et la vie des personnages?

On peut en dire très long sur une personne en observant la manière dont elle se comporte autour d’une planche de jeu. Réfléchit-elle longuement ou fonctionne-t-elle par instinct? Est-elle plutôt conservatrice ou prend-elle des risques? Pour ma part, je joue pour gagner, je perds tout intérêt quand ça traîne en longueur, et je me fâche lorsque les gens ne respectent pas les règles! Ça doit signifier quelque chose…

Avez-vous d’autres projets d’écriture en ce moment?

Mon troisième roman devait initialement sortir en 2020, mais la pandémie a tout retardé, incluant cette parution. J’ai donc écrit le suivant à l’automne 2020. J’en suis au stade où je retravaille le premier jet du roman, une étape qui me prend souvent plus de temps que la précédente. Personne ne l’a lu pour l’instant. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il est extrêmement différent de celui que je viens de lancer, encore une fois, tout en restant cher à mes thèmes et à mon style. On verra s’il trouve preneur…

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