Le sapin de Noël au consulat

Noël au consulat

Jeudi 25 novembre

Consulat des États-Unis, Montréal

Adossée au mur, Lisa sirote un verre de champagne en scrutant la foule de dignitaires venus fêter la Thanksgiving. On ne manquera certainement pas de lui reprocher de ne pas se mêler aux invités, lorsque les affaires régulières reprendront, lundi. Tant pis.

Elle commence à en avoir assez de toutes ces fêtes. Ça fait combien de cocktail parties organisés par monsieur le consul ? Dix ? Douze ? À peine quatre mois se sont écoulés depuis qu’elle s’est installée à Montréal. Elle croyait que ce serait un emploi sérieux, dans lequel elle pourrait apprendre les rouages de la diplomatie, garnir sa banque de capital politique et découvrir une autre culture. Rien de cela ne se produit, pour l’instant, car monsieur le consul est obsédé par les petits fours, les trios de jazz et les discours de lèche-cul.

En plus, Lisa ne l’admettrait jamais, sous aucune forme de torture, mais elle y avait également vu l’occasion idéale de rencontrer des hommes plus… épousables que les répugnants de son bled. Bon, elle n’a toujours pas trouvé celui avec qui elle refera sa vie, mais elle a tout de même croisé quelques étalons attentionnés qui savaient comment s’y prendre pour lui faire plaisir. C’est déjà ça de gagné.

— Lisa, ça va? Tu passes une belle soirée?

Elle, c’est Helen. La (pas si) petite chienne de garde de monsieur le consul. Lisa la déteste depuis qu’elle a déposé ses valises en sol canadien.

— Oui, c’est très bien, Helen, merci, répond Lisa en forçant un sourire.

— Contente d’entendre ça, reprend Helen. Ne t’éloigne pas trop, monsieur le consul est sur le point de prononcer son discours. Et après, il va couper la dinde.

Elle tapote l’avant-bras de Lisa, sourit, puis part à la recherche de sa prochaine victime.

Lisa soupire. Lorsqu’elle voit Helen s’arrêter pour discuter avec un couple de vieillards, Lisa en profite pour sortir de la pièce et se rendre à la salle de bain, qu’elle trouve vide, heureusement.

Dans l’espoir d’éviter le discours soporifique, elle prend son temps pour faire ce qu’elle a à faire, mais se force à sortir avant que Helen ne la débusque.

Au lieu de tourner à droite pour retourner à la salle de banquet, elle décide plutôt de tourner à gauche, ce qui la mènera éventuellement au bon endroit, mais en la faisant passer près de la salle de cérémonie (oui, il y a des salles pour à peu près tout ici) et des cuisines. N’importe quoi pour couper court au supplice.

Alors qu’elle s’approche des cuisines, la porte battante s’ouvre soudainement et un quatuor d’employés du service de traiteur en sort, les bras chargés de plateaux ronds. Les trois premières serveuses passent en coup de vent devant Lisa, tandis que le dernier s’arrête sur le pas de la porte pour replacer une assiette qui menace de glisser hors du plateau.

Ce faisant, il échappe la serviette blanche qu’il avait drapée sur son avant-bras. Lisa s’avance, la ramasse, lui remet.

— Ah, merci, dit-il en la remarquant pour la première fois.

Il sourit et son regard s’attarde sur le visage de Lisa.

— De rien, répond Lisa en lui rendant son sourire. Qu’est-ce que l’on mange?

Alors qu’il s’apprête à répondre, la porte s’ouvre derrière lui et un collègue en sort à toute vitesse.

— Enlève-toi dans le chemin, Mike, tabarnak, maugrée-t-il en l’évitant de justesse.

Mike obtempère avant de s’excuser. Il redirige son attention vers Lisa.

— Il y a du saumon ou du poulet, dit-il.

— Ça sent bon, en tout cas, répond Lisa. Tu devrais y aller, avant de te faire chicaner.

Mike hoche la tête et sourit, mais ne bouge pas. Son hésitation fait sourire Lisa.

— Oui, oui, vous avez raison, balbutie-t-il. À plus tard.

Lisa apprécie la chance qu’elle a de le regarder s’éloigner, jusqu’à ce qu’elle remarque un point rouge dans le coin de son champ de vision. Elle tourne la tête et aperçoit Helen, encore elle, qui gesticule comme si elle essaie de s’envoler.

— Le discours, lance-t-elle en continuant de battre l’air de ses bras.

Lisa soupire. Elle regarde en direction de Mike, mais il n’est plus là. Je le rattraperai plus tard, se dit-elle avant de rejoindre les invités.

Monsieur le consul savoure chaque moment où l’attention de tous est tournée vers lui, de sorte que son discours se prolonge. Pour éviter de penser à son estomac qui se plaint bruyamment du manque de nourriture, Lisa tente de repérer Mike le serveur dans la foule, mais en vain.

— Bon, j’ai faim. Pas vous ? Allons, à table ! proclame monsieur le consul.

Enfin. Lisa se précipite vers la salle à manger et trouve rapidement la table huit, où une place lui a été assignée aux côtés de Lucie et Yasmine, les deux filles de la comptabilité qu’elle apprécie grandement.

Justement, les comparses arrivent et s’exclament en voyant Lisa assise à leur table.

— Oh my god ! s’écrie Yasmine en se penchant pour lui faire la bise. Girl, tu es ravissante. T’as coupé tes cheveux ?

Les trois femmes comparent leurs habits et leurs coiffures pendant dix minutes, jusqu’à ce que l’on commence à servir le premier hors-d’œuvre, un potage au potiron parfumé à la sauge. Au grand dam de Lisa, leur table est desservie par une femme, et non pas par Mike, qu’elle ne repère toujours pas parmi les serveurs.

Il fait son apparition lorsque vient le temps de récupérer les bols vides. Lisa suit chacun de ses mouvements, ignorant complètement le dialogue entre ses collègues. Mike a une certaine prestance qui le distingue des autres membres de son équipe. Et même de la plupart des invités, pense Lisa. Il y a quelque chose d’artistique, de poétique, même, dans sa tenue, sa façon de se déplacer, ses gestes calculés. Curieusement, il lui rappelle ce danseur de merengue portoricain qui l’avait fait virevolter lors de son dernier passage sur l’île. Lisa s’interroge à savoir si ces qualités se transposent à l’horizontale, comme c’était le cas pour ce Juan.

— Lisa ? dit Lucie en posant une main sur son bras. C’est le Black Friday, demain, et j’ai besoin d’une nouvelle paire de souliers. Tu viens ?

— C’est sûr, répond-elle, même si elle compte bien être occupée ailleurs.

Aussitôt le repas terminé, Lisa s’excuse auprès de ses collègues et quitte la table. Prenant bien soin de passer très loin de la table où sont assis monsieur le consul, Helen et leurs conjointes respectives, Lisa sort et se dirige vers la salle de bain. À l’approche des cuisines, elle ralentit, au point où elle est presque immobile. Aucun signe de Mike.

En marchant vers la salle de bain, elle entend des éclats de rire provenant d’une salle attenante aux cuisines. Lisa s’en approche et jette un œil par la porte entrouverte. L’équipe de service est rassemblée, certains assis sur des chaises, d’autres sur la table. Ils boivent de la bière ou du vin et mangent en se criant des bêtises et en riant. Lisa ne voit pas Mike parmi eux.

Au moment où elle se tourne et commence à s’éloigner, Mike apparaît devant elle. Surprise, elle sursauta.

— Désolé, dit-il en riant. Je ne voulais pas vous faire peur.

— Ça va, répond Lisa. J’étais dans la lune.

Il hoche la tête. Lisa remarque qu’il a défait son nœud papillon, qui pendouille autour de son cou, et a remonté les manches de sa chemise. Ce qui lui confère un air décontracté et un petit je-ne-sais-quoi qui la titille.

— Vous avez bien mangé, madame…? demande-t-il.

— Lisa, dit-elle, gênée. C’était délicieux, oui. Et tu peux me tutoyer. Félicitations au chef.

— Je vais passer le message, Lisa. Bonne fin de soirée.

Il sourit et s’avance. Lisa sait qu’il s’apprête à aller rejoindre ses amis et à sortir de sa vie à tout jamais. Elle ne le reverra plus jamais si elle n’agit pas rapidement.

— Dis donc, ça te tenterait d’aller prendre un verre ? dit-elle.

Mike s’arrête.

— C’est que…, hésite-t-il en regardant vers ses collègues.

— C’est correct, dit Lisa. C’était juste une idée comme ça. Bye.

— Non, non, c’est pas ça, s’empresse de répondre Mike avant qu’elle ne s’éloigne. J’aimerais bien aller prendre un verre avec vous. Avec toi, excuse. Donne-moi une minute.

Elle hoche la tête et attend.

Mike ressort quelques minutes plus tard, vêtu de son manteau.

— Où est-ce que tu veux aller? demande-t-il alors qu’ils marchent vers la sortie. Je connais une place sympa pas très loin d’ici.

— Je te suis, dit-elle.

Mike l’entraîne dans un bar situé à quelques rues du consulat. Lisa est surprise et heureuse d’y trouver une ambiance feutrée, avec des fauteuils et des divans en cuir dispersés un peu partout dans le local. Le volume de la musique — du jazz, décidément elle ne s’en sauvera pas ce soir — se prête parfaitement à la conversation.

— Qu’est-ce que tu veux boire? demande Mike sans s’asseoir.

Lisa réfléchit un instant avant de répondre.

— Surprends-moi, dit-elle en souriant.

Mike hoche la tête et se rend au bar. Il revient quelques minutes plus tard, dépose deux verres sur la table. Lisa soulève son verre, tente d’identifier le liquide. Elle renifle, mais n’arrive pas à déterminer de quelle boisson il s’agit.

— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle pendant que Mike ricane.

— Un negroni, explique-t-il. Gin, vermouth et Campari. Tu n’as jamais goûté à ça ?

Lisa secoue la tête, porte le verre à ses lèvres et aspire une petite gorgée. C’est insuffisant pour se faire une tête, donc elle répète son geste.

— C’est intéressant, dit-elle en déposant le verre.

— Il faut s’y habituer, explique-t-il en riant. Je peux aller te chercher autre chose, si tu préfères.

— Non, ça va, répond Lisa.

De toute façon, comme elle n’a pas l’intention de laisser les choses s’éterniser inutilement, ce sera le seul verre qu’elle prendra ici ce soir.

— Je suis allé en Italie il y a deux ans. C’est tout ce que je buvais. Et ici, c’est le meilleur que j’ai trouvé depuis que je suis revenu.

— Si j’étais allée en Italie, je ne serais jamais revenue, affirme Lisa en se rapprochant de lui.

Un mouvement qui n’échappe pas au principal intéressé.

— Alors, je suis content que tu ne sois jamais allée, sourit-il.

Leurs regards se croisent un instant avant que Mike ne s’incline vers elle et l’embrasse. Ses lèvres goûtent l’alcool et l’ail.

Lisa brise l’étreinte après un moment et saisit son téléphone. Mike la regarde pianoter sur l’écran, intrigué et craintif.

— J’ai fait quelque chose d’inapproprié? demande-t-il.

Lisa secoue la tête tout en pianotant, puis pose son téléphone sur la table et le regarde d’un air sérieux.

— J’ai commandé un Uber, dit-elle. Il te reste sept minutes pour finir ton drink.

Paniqué, Mike la regarde et tente de déterminer si elle est sérieuse. Il se demande ce qu’il a fait de mal. Tout indiquait que c’était ce qu’elle voulait qu’il fasse, pourtant.

— Au pire, reprend Lisa, j’ai une bonne sélection d’alcools chez moi. Je te préparerai quelque chose.

Mike pouffe de rire et hoche la tête, soulagé. Il prend une gorgée, qu’il doit interrompre lorsque Lisa insiste pour avoir un autre baiser.

* * *

Dimanche 19 décembre

Condo, Vieux-Montréal

Lisa sent l’orgasme traverser son corps et l’emporter. Une fois les soubresauts passés, elle ouvre les yeux et regarde son amant couché sous elle, tout sourire.

— Bon, vas-tu me laisser aller travailler, maintenant que t’as eu ce que tu voulais ? dit Mike sur un ton moqueur.

Elle lui assène une tape amicale sur la poitrine et se laisse choir à ses côtés sur le lit.

— Toi aussi, tu as eu ce que tu voulais, fait-elle en s’emparant de son pénis flasque.

Il ricane et se tourne vers elle pour l’embrasser avant de se lever. Lisa le suit dans la salle de bain et s’assoit sur la toilette pour l’observer pendant qu’il passe sous la douche.

— C’est le dîner de Noël au consulat, jeudi, dit-elle. Est-ce que tu travailles ?

— Je ne sais pas, répond-il en se savonnant. Il faudra que je vérifie mon horaire.

Elle fait la moue. Elle espérait tant qu’il lui réponde par l’affirmative. La journée serait beaucoup plus intéressante s’il était dans les parages, surtout s’ils réussissaient à trouver un petit coin tranquille.

— Toi, quand est-ce que tu pars pour aller dans ta famille ?

Merde. Elle avait enfin cessé d’y penser, à ce retour au bercail. Voyage qui lui tente comme une lobotomie à froid.

— Vendredi, répond-elle. T’es certain que tu ne peux pas venir ?

Mike ferme le robinet de la douche et tire le rideau. La question a déjà été réglée, mais elle se dit qu’elle ne perd rien à s’essayer.

— Oui, certain. Désolé.

Attrapant une serviette au passage, il la rejoint et l’embrasse. Le baiser s’étire et elle empoigne son pénis, qui s’éveille aussitôt.

— Je vais être en retard, Lisa, plaide Mike.

— Je vais écrire une note pour ton boss, répond Lisa en le poussant vers son lit.

* * *

Jeudi 23 décembre

Consulat des États-Unis, Montréal

Lisa comprend que la journée n’aura rien d’ordinaire dès qu’elle franchit la porte du consulat.

Les premiers cris stridents d’enfants heurtent ses tympans avant qu’elle n’atteigne le bureau de la sécurité, où elle présente machinalement sa carte d’identité au gardien. De fortes odeurs de nourriture flottent dans l’air, lui rappelant instantanément qu’elle ne peut même pas compter sur Mike pour rendre la journée plus agréable.

Lisa s’empresse de se rendre dans son bureau et ferme la porte. Il lui reste encore quelques dossiers à régler avant de quitter pour le congé de Noël. Elle s’installe à son ordinateur avec son café et s’attelle immédiatement à la tâche.

Deux heures et trente minutes s’écoulent avant que l’on ne cogne à sa porte.

— Bon, assez travaillé, Bella, lance Lucie en entrant dans le bureau, suivie de près par sa comparse Yasmine. It’s time to party 

Yasmine lui tend une tasse.

— J’ai pas encore fini mon café, explique Lisa.

— Celui-là a un petit quelque chose de plus que tu vas apprécier, répond Yasmine avec un clin d’œil. Ça va te réchauffer pour ton Adonis.

Lisa accepte la tasse et grimace en prenant une première gorgée. Un petit quelque chose de plus ? Il s’est allongé longtemps, ce café.

— Il ne sera pas là, dit-elle. Ils l’ont envoyé dans un cabinet d’avocats au centre-ville.

— Non, non, non, reprend Lucie. Pas question de faire la baboune. Not today. C’est le party ! Allez, viens-t’en.

Les deux femmes saisissent Lisa et la tirent hors de son bureau en riant.

Une grande chaise drapée de velours rouge, encerclée de cadeaux de diverses tailles emballés avec soin, a été installée au centre de la salle de cérémonie. Les haut-parleurs cachés dans le plafond crachent des airs classiques de Noël. Les enfants n’ont toujours pas envahi la salle, mais Lisa sait que ce n’est qu’une question de temps.

Et, comme par magie, ils apparaissent. Lisa les entend s’approcher comme un tsunami, le bruit de leurs pas s’ajoutant à leurs cris pour créer une cacophonie infernale qui la fait grincer des dents. Elle remercie Lucie de lui avoir apporté un peu de renfort sous forme liquide et prend une bonne gorgée.

Helen doit se battre avec les enfants pendant une bonne dizaine de minutes pour qu’ils acceptent enfin de s’asseoir devant le trône du gros bonhomme au costume rouge. Elle exige le silence à plusieurs reprises, en vain, et son air abattu fait sourire Lisa.

La musique s’arrête soudainement et les lumières clignotent rapidement. Un murmure excité remplace les cris et les pleurs des enfants, qui regardent partout autour. Puis, le tintement de cloches résonne dans la salle et les deux volets de la grande porte s’ouvrent, laissant paraître une fée des étoiles d’une beauté époustouflante. Elle marche lentement vers les enfants en brandissant sa baguette magique.

— C’est la fée des étoiles ! s’écrient les enfants.

La fée les salue avec beaucoup d’entrain.

— Qui est-ce que vous attendez, assis par terre comme ça ? chante-t-elle.

— Santa ! s’écrie la foule.

— Qui ?

Les enfants répètent leur cri sans arrêt, le volume grimpant chaque fois pour atteindre des niveaux insupportables. Lorsqu’elle réussit enfin à les faire taire, la fée des étoiles leur fait signe d’écouter.

— Entendez-vous, les enfants ?

Ils écoutent pendant un instant, puis les cris reprennent.

– Santa ! Santa ! Santa ! Santa !

Le chant des enfants est bientôt enterré par le tout aussi familier refrain du personnage tant attendu, projeté par les haut-parleurs.

— Ho ho ho ! Joyeux Noël !

Les portes s’ouvrent et le père Noël, tenant sa poche rouge sur son épaule, s’amène en faisant tinter ses grelots.

Les cris des enfants rappellent à Lisa les nombreux spectacles de boy bands auxquels ses amies et elles ont assisté à l’adolescence. Le père Noël s’arrête près des enfants, dépose son sac et les salue avec entrain.

En le regardant bouger et gesticuler, Lisa se dit qu’il a quelque chose de familier. Elle le fixe ardemment, tentant d’identifier celui qui se cache derrière le costume rouge et la barbe blanche — franchement bien réussis, d’ailleurs.

Sentant son regard sur lui, le père Noël lève les yeux et fixe Lisa à son tour. Il lui lance un clin d’œil et elle comprend aussitôt.

Mike ! C’est Mike !

— Mike ? dit-elle à voix basse.

Comme s’il l’entend, il lui souffle un baiser, puis va s’asseoir sur son trône pendant que Lisa rit à pleine gorge.

Le petit maudit ! Qu’est-ce qu’il fait là ?

La fée des étoiles explique aux enfants le déroulement de la remise des cadeaux lorsque quatre hommes en complets noirs et chemises blanches, oreillette enfoncée dans l’oreille, font irruption dans la salle. Deux d’entre eux se dirigent vers le trône du père Noël et Mike, tandis que les deux autres s’emparent de monsieur le consul et l’escortent hors de la salle.

Hébétée, Lisa regarde les deux agents des Services secrets empoigner Mike et le projeter au sol sous les regards effrayés de la fée des étoiles et de la cinquantaine d’enfants qui ne comprennent pas pourquoi leur héros se fait malmener de la sorte par des étrangers. En moins de deux, Mike est menotté, remis sur ses pieds et entraîné hors de la salle à son tour.

Lisa a à peine le temps de se pincer pour être certaine qu’elle ne rêve pas avant que Jim, le chef de la sécurité du consulat, surgisse à ses côtés.

— Lisa, si tu veux bien me suivre, dit-il sur un ton sévère qui ne laisse aucun doute quant à la gravité de la situation.

— Quelle est la nature de ta relation avec Mike Simpson ?

— Nous nous sommes fréquentés quelques fois.

— Tu veux dire que vous baisez ?

— Je ne voulais pas te rendre jaloux.

— Depuis combien de temps dure cette fréquentation ?

— J’ai rencontré Mike à la fête de Thanksgiving, ici même.

— Ici ?

— Il travaille pour le service de traiteur. Mais ça, tu le sais déjà. Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Est-ce qu’il t’a posé des questions sur ton travail ? Sur le consulat, ou sur monsieur le consul ?

— Pas plus que la normale.

— Qu’est-ce que ça veut dire pour toi, la normale ?

— J’ai suivi la formation de contre-intelligence, comme tout le monde, Jim. J’ai eu une excellente note à l’examen. Je sais quoi dire et quand me fermer la gueule.

— Pourquoi as-tu quitté le consulat de Vancouver ?

— Ça aussi tu le sais, Jim. Cesse de me faire perdre mon temps. Qu’est-ce que Mike a fait ?

Le téléphone de l’homme sonne et il s’excuse, sort. Il revient un instant plus tard et se plante devant Lisa. Il semble encore plus en colère qu’il ne l’était avant. Lisa conclut que l’appel n’avait rien de plaisant.

— Monsieur le consul veut te voir, dit-il. Tu ne quittes pas l’immeuble tant que je ne t’en ai pas donné l’autorisation. Compris ?

— Les pauvres enfants, soupire monsieur le consul en se passant une main dans les cheveux. Voir le père Noël mis en état d’arrestation sous leurs yeux.

Il pousse un petit rire et secoue la tête.

— Je n’en reviens pas, reprend-il.

Il avale une longue gorgée du liquide ambré qu’il y a dans son verre — Lisa s’imagine qu’il s’agit d’un bourbon de son Kentucky natal — et plante ses yeux dans ceux de Lisa.

— On me rapporte que tu le connais, fait-il.

Lisa se racle la gorge.

— Je le fréquente depuis quelques semaines, oui. Je l’ai rencontré ici, le soir du Thanksgiving. Pourquoi personne ne veut me dire pourquoi vous l’avez arrêté ?

— Lisa…

Monsieur le consul se lève et contourne son bureau.

— Lisa, tu sais, si tu as besoin d’un peu de compagnie, je suis toujours là pour toi, dit-il en lui caressant la joue de sa main rugueuse. Nous avons passé du bon temps ensemble.

Le contact paralyse Lisa. Elle tente aussitôt de chasser les troublantes images d’une époque pas si lointaine qui lui viennent en tête.

— C’est terminé, monsieur le consul, balbutie-t-elle.

— Dommage, reprend-il en la déshabillant du regard. Ton boyfriend voulait m’assassiner.

Il prononce ces mots sans aucune émotion. Un véritable robot, cet homme, songe Lisa.

— Ça ne se peut pas, dit-elle. Pas Mike. Jamais.

— Je m’attendais à cette réponse de ta part, répond-il. Tu me déçois, Lisa.

On toque à la porte.

— Oui ? lance monsieur le consul après être retourné derrière son bureau.

Helen entre, jette un regard torve vers Lisa, puis chuchote quelques mots à l’oreille de son patron, qui se lève aussitôt.

— Excuse-moi un instant, Lisa, fait-il avant de vider son verre. Sois gentille et remplis mon verre, d’accord ?

De nouveau, Helen fusille Lisa du regard, qui lui rend la pareille, puis le patron et sa vieille adjointe sortent du bureau.

Rapidement, Lisa saisit le verre. Elle traverse la petite pièce pour atteindre le chariot sur lequel se trouve la bouteille de Wild Turkey. Elle envoie deux glaçons dans le verre, les submerge de nectar.

Elle dépose le verre sur le bureau, regagne sa place et attend.

— Bon, pardonne-moi, dit monsieur le consul en revenant. Où en étions-nous ?

Il s’assoit derrière son bureau et s’empresse de prendre une bonne gorgée de bourbon.

— Vous veniez d’accuser Mike d’avoir tenté de vous assassiner.

Il hoche la tête, prend une autre longue gorgée.

— Je n’aime pas ce mot, affirme-t-il. Assassiner. Ça donne froid dans le dos. Pourtant, je devrais avoir l’habitude. Lorsque j’étais sénateur, c’est…

Il s’arrête et tousse fortement.

— Excuse-moi, dit-il après avoir repris son souffle. Lorsque j’étais sénateur, je recevais souvent des…

Nouvel excès de toux. Son visage vire au rouge. Comme le costume de Mike.

— Voyons…

Il porte une main à sa poitrine au moment même où les premières gouttes d’écume se forment sur ses lèvres.

— Je…

Sa voix s’éteint rapidement. La salive s’écoule le long de son menton et tombe dans le verre de bourbon.

Lisa s’incline au-dessus du bureau.

– С Рождеством, господин консул*, dit-elle en s’emparant des preuves. Ho ho ho !

FIN

 *Joyeux Noël, monsieur le consul


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