Colibri

Sous la loupe : Colibri

La traduction d'une œuvre littéraire est un art en soit, qui s'approche beaucoup plus de la création. Le traducteur doit parfois faire des choix afin de respecter l'intention de l'auteur du texte. C'est le cas dans le premier roman de la montréalaise Natalia Hero, Colibri, traduit par Annie Pronovost et paru récemment chez Marchand de feuilles.

La traduction d’une œuvre littéraire est un art en soit, qui s’approche beaucoup plus de la création. Le traducteur doit parfois faire des choix afin de respecter l’intention de l’auteur. C’est le cas pour le premier roman de la montréalaise Natalia Hero, Colibri, traduit par Annie Pronovost et paru récemment chez Marchand de feuilles.

Ici, Valérie Tremblay lève le voile à la fois sur un livre original, qui porte à réfléchir, et sur le travail de l’auteure et de la traductrice.

SYNOPSIS

Colibri raconte le quotidien d’une jeune femme dont la vie bascule à jamais quand, après avoir été violée, elle donne naissance à un colibri. Elle doit apprendre à faire face non seulement à ce qui lui est arrivé, mais aussi à la présence continuelle et perturbante de l’oiseau dans sa vie. Ce premier livre de Natalia Hero s’inscrit dans le courant du réalisme magique ; c’est un court roman à la fois magnifique et tourmenté qui parle de survivre à un traumatisme, de reprendre possession de soi et de guérir.

COLIBRI, SOUS LA LOUPE

Le colibri, du latin trochilidae, est un minuscule oiseau solitaire aux comportements agressifs; il attaquerait même un faucon pour protéger son territoire. Pas étonnant que Natalia Hero ait choisi cet oiseau pour incarner la blessure qu’entraîne une agression sexuelle. Titre et élément central de son premier roman publié chez Marchand de Feuilles, Colibri est une courte oeuvre déstabilisante à découvrir!

Surprenant dès le début, Colibri est écrit dans un style concis et bref. Composés de courtes phrases, les chapitres sont courts eux aussi; on y retrouve même un chapitre composé d’une seule phrase. Dès les premières pages, la narratrice nous raconte son agression dans un langage cru et direct, ce qui donne le ton à l’histoire. Ici, on n’a pas affaire à une agression dans une ruelle, mais plutôt à une relation sexuelle non consentante.

Dans le taxi, le lendemain matin, la narratrice donnera naissance à un colibri, un vrai colibri, qui se met à l’attaquer et à la chambouler dans son quotidien. Comment cacher cet oiseau? Ou plutôt, doit-elle parler de cet oiseau? Il s’ensuit une métaphore très intéressante de la matérialisation du poids de ce viol en petit oiseau agressif qui lui rappelle constamment sa blessure. L’oiseau existe véritablement, la narratrice arrive d’ailleurs en thérapie avec d’autres personnes possédant un oiseau et les gens autour d’elle le voient aussi. Le lecteur comprend facilement la métaphore que, sous forme d’oiseau, l’agression reste présente dans la vie quotidienne de la victime et la hante continuellement. Une belle petite touche de réalisme magique.

La guérison ne vient surtout pas par la suppression de l’oiseau, mais plutôt par son acceptation, par le fait de surmonter sa honte de le montrer afin qu’il ne cause plus de douleurs. Presque comme dans une  fable, on se laisse emporter par le rythme rapide et poétique créé par l’auteure, et on ne sort pas de ce roman sans réfléchir à l’impact qu’une agression a sur une personne et sur ses répercussions sur la santé mentale et physique.

En terminant, ce n’est pas la première fois que je vois une histoire mettant en scène une femme qui est violée et sa façon de vivre avec cette agression. Dans ce roman de Natalia Hero, les hommes sont un peu dépeints comme des écoeurants qui pensent qu’elle a « couru après ». Je ne peux m’empêcher de penser que des hommes vivent aussi des agressions physiques ou psychologiques de la part de leur partenaire ou d’une autre personne, et que ce serait peut-être intéressant de raconter leur histoire…  

AU MICROSCOPE : l’utilisation du pronom IEL

En lisant le roman Colibri, j’ai été surprise de voir que l’éditeur ait décidé d’utiliser le pronom iel et le point pour l’écriture inclusive, deux formes grammaticalement incorrectes. 

En anglais, le pronom they est utilisé pour désigner une personne neutre. Un des personnages du roman de Natalia Hero, Alexis, est non-binaire. Dans la version originale, l’auteure  utilisait sans doute le pronom they, mais la traductrice a dû faire le choix d’un pronom neutre pour la traduction française. Elle a choisi le iel. En ce qui a trait à la neutralisation des accords, elle a utilisé le point : achevé.e. Si la rédaction non-binaire avec le .e semble être de plus en plus commune (je la préfère de loin à l’ajout de la majuscule [achevéE] qui me donne l’impression que quelqu’un se met à crier, déformation venant des réseaux sociaux), l’utilisation du pronom iel est moins courante. Pour moi, c’était une première, et j’avoue que j’ai été étonnée.

En faisant quelques recherches, on voit tout de suite que l’Office québécois de la langue française se positionne contre cette façon de faire : « L’Office ne conseille pas le recours à ces pratiques rédactionnelles. Aucun changement général concernant la distinction grammaticale masculin/féminin en français ne se profile à l’horizon. » L’Office propose plutôt l’utilisation d’un vocabulaire neutre (la rédaction épicène), autant pour les noms et les adjectifs, ce qui rend le discours, selon moi, plutôt impersonnel et stérile. Toujours selon l’Office, le point n’est pas retenu pour la rédaction neutre.

(Une vraie boîte aux trésors cette Banque de dépannage linguistique, en passant. On peut facilement y passer des heures!)

Bref, je peux porter plusieurs chapeaux ici. 

En tant que lectrice, je me suis bien adaptée à ce type d’écriture. Quand un roman est bon, comme c’est le cas ici, il est facile d’ignorer ces petits changements qui écorchent un peu mon oeil pantouflard. 

En tant qu’enseignante, je dois admettre que ça me fait un peu peur d’intégrer tous ces changements rapidement, sans règles claires. Je sens déjà les erreurs arriver à plein gaz dans les textes de mes élèves. 

En tant que linguiste, je me dis que si on n’avance jamais et qu’on ne change jamais rien à la langue, elle n’évoluera jamais. 

En tant que femme, je crois qu’il serait temps que « le masculin l’emporte sur le féminin » devienne une expression archaïque du même rang que « y’a pas de torchon qui trouve pas sa guenille ». 

En tant qu’humaine, je peux bien être un peu frileuse à l’idée d’intégrer des nouveautés concernant le genre dans la langue, mais qui suis-je pour deviner comment ces personnes se sentent et décider pour elles comment on devrait les nommer?

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